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Humeur, Identité

Signes extérieurs de bretonnité

Les démonstrations ostentatoires d’appartenance à la Bretagne se multiplient de nos jours. Autocollants, crêpes et folklore… Pendant ce temps, l’absence de vision politique ou même économique spécifiquement bretonne se fait cruellement sentir. Pourquoi tant de revendication festive?

Vous avez sûrement remarqué des autocollants représentant une Bigoudène, de plus en plus nombreux sur les voitures. Ces petits objets promotionnels sont bien représentatifs de la vague actuelle d’ostentation bretonne, ancrée notamment chez les jeunes générations. Il y a une certaine fierté d’être Breton, qui se démontre de multiples façons, souvent sous-estimées. La culture de la «biture» (adaptation armoricaine du «binge drinking» d’outre-Manche) chez les étudiants est ainsi un exemple d’une soi-disant propension bretonne à l’enivrement, devenue une qualité plutôt qu’une tare. La référence aux traditions ancestrales, déformées à l’envi, est également de mise: on voit alors des jeunes gens confectionnant des coiffes avec du papier hygiénique et entamant des pas de danse approximatifs.

En tout qu’ancien étudiant, je l’avoue, je me suis moi-même prêté à ces pitreries dérisoires. J’ai institutionnalisé l’alcoolisme jusqu’à l’excés et j’ai cru que mes papilles gustatives de Breton étaient les seules uniquement réceptives aux subtilités des crêpes et des galettes de sarrasin. Et puis j’ai grandi: il faut bien. Et je me suis rendu compte du caractère infiniment pathétique de tout ce charivari.

Comment expliquer cette évolution de la société bretonne? En fait, cette habitude me semble similaire à celle des nouveaux riches, qui, réalisant subitement leur prospérité, se sentent obligés de l’afficher à tout va. Ils se contentent du superflu, sans prêter attention à ce qui peut vraiment intéresser les riches de longue date, comme une vie sociale équilibrée, une culture approfondie, un investissement dans le bon plutôt que dans le cher… Les Bretons qui démontrent leur bretonnité de façon ostentatoire sont finalement un peu perdus: ils ne savent pas en quoi ils peuvent être bretons, mais ils sont bien décidés à l’être malgré tout, fût-ce pour les motifs les plus loufoques. Ils tendent à figer les caractères d’un Breton type, sans voir que la société bretonne évolue en permanence. Ils ne prennent même pas la peine de s’attarder sur ce qui, en fait, a constitué la Bretagne en tant que pays au fil de l’histoire: ses langues, son histoire. Ses hommes, aussi. Plus ils cantonnent la Bretagne à une expression folklorique pseudo-traditionnelle, plus ils ressentent le besoin d’exprimer leur appartenance: c’est un cercle vicieux, car ce processus les persuadera que tout ce qui peut être réellement sérieux (politique, économie, culture universelle – et non folklorique) est français, et non breton: pour eux, Chateaubriand ou Renan sont des écrivains français, pas bretons. Et pourtant, qui oserait affirmer qu’Oscar Wilde ou James Joyce étaient des écrivains anglais, voire britanniques?

Il est vrai que le contexte général breton a été particulièrement défavorable. Depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, l’essentiel du mouvement dit «régionaliste» (mais qui se proclame en réalité le plus souvent «nationaliste») s’est porté sur les revendications culturelles, et est rentré trop peu dans la politique concrète. En clair, personne n’a proposé de projet politique pour tous les Bretons. Pas étonnant que la société bretonne actuelle ne ressente qu’un sentiment d’identité biaisé et anecdotique…

Allez faire un tour au Pays basque: en passant par Saint-Jean de Luz, vous verrez des rues propres sur elles, et des jolies maisons bien typiques aux couleurs «basques». Continuez plus loin, jusqu’à Irun, Pasaia. Le panorama est certes plus gris: industries denses, grands immeubles, urbanisation poussée. Du premier coup d’oeil, on ne devine pas forcément qu’on est encore au Pays basque. Et pourtant, ce pays est sans doute plus basque encore que de l’autre côté de la frontière administrative. Car là, on a développé une économie proprement basque. Au lieu des quelques panneaux signalétiques bilingues destinés à dépayser le touriste, on a du bilinguisme basque-castillan systématique, de l’affichage au moindre employé de gare, en passant par la télévision. On comprend alors que c’est de ce côté que l’on a réussi à créer et faire vivre une société basque, pas seulement à entretenir quelques reliques pittoresques.

Alors je vous le demande à tous, amis et compatriotes bretons: franchement, cela vous suffit de bouffer des crêpes, d’écouter du biniou et de mettre de la Bigoudène à toutes les sauces?

NB: Merci à Gwenvael Jequel pour son article dans le dernier Bremañ, qui m’a inspiré la rédaction de ce billet. La réflexion en langue bretonne peut aussi être en avance sur la réflexion en français.

SaG

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Discussion

3 réflexions sur “Signes extérieurs de bretonnité

  1. Voici ce qu’écrivait Morvan Lebesque dans « Comment peut-on être breton » en 1970.
    « Mon appartenance à la Bretagne n’est en revanche qu’une qualité facultative que je
    puis parfaitement renier ou méconnaître…
    Je l’ai d’ailleurs fait, j’ai longtemps ignoré
    que j’étais breton…

    Français sans problème, il me faut donc vivre la Bretagne en surplus, ou, pour
    mieux dire,
    en conscience…

    Si je perds cette conscience, la Bretagne cesse d’être en moi. Si tous les bretons
    la perdent, elle cesse absolument d’être…

    La Bretagne n’a pas de papiers;
    elle n’existe que si à chaque génération
    des hommes se reconnaissent bretons !

    A cette heure,
    des enfants naissent en Bretagne…
    Seront-ils bretons ?
    Nul ne le sait. »

    Publié par Erwan | 20/11/2011, 13:21
  2. Bien vu.

    Publié par Erig Le Brun de La Bouëxière | 02/01/2012, 20:55

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: La revue N. 12 : Strasbourg – Brest « Sterne - 16/11/2011

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