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Culture, Littérature, société

L’objet Bretagne dans la science-fiction – état des lieux et enjeux

Du 9 au 13 novembre prochain, aura lieu en Bretagne la 11e édition du plus grand festival de Science-fiction d’Europe : les Utopiales, au palais des congrès de Nantes. Ce festival s’appuie sur une tradition bien établie, puisque l’auteur de SF le plus traduit au monde  n’est autre que le Breton Jules Verne [1] et que plusieurs maisons d’éditions bretonnes publient aujourd’hui de la SF, notamment l’Atalante (Nantes), Terres de Brumes (Rennes) ou encore les toutes jeunes Editions du Riez (Logonna Daoulas).

La Bretagne, et tout particulièrement Nantes, entretient ainsi un rapport particulier à la Science-fiction et plus généralement aux littératures de l’imaginaire. Et pourtant… Force est de constater que l’objet Bretagne est totalement absent de la SF. Le thème de la Bretagne n’est présent que dans un pan des littératures de l’imaginaire : la Fantasy à travers toute la littérature liée au mythe arthurien et l’histoire fantasmée de la Bretagne indépendante ; autrement dit, tournée uniquement vers le passé, et sans aucun avenir.

Au-delà, que voit-on en premier lieu dans la majorité des librairies en rapport avec la Bretagne ? De beaux livres touristiques… Et surtout  une production ininterrompue de romans policiers provinciaux de type « du rififi à Belle-Ile », autant dire une littérature de 4e catégorie.

Un champ à investir

Il existe pourtant des enjeux réels, en terme de visibilité et en terme de construction d’une réflexion sur l’avenir de la Bretagne. En premier lieu, imaginer un avenir pour la Bretagne (ou dans le cadre de la Bretagne), c’est montrer qu’elle en a possiblement un. C’est également une façon de poser les problèmes, alerter sur toutes les questions, sociétales, environnementales, politiques, économiques, technologiques, etc qui se poseront bientôt, voire se posent déjà aujourd’hui pour demain. D’autres milieux militants se servent d’ailleurs déjà de cet outil.

Ecrire de la SF, c’est aussi à un certain niveau faire de la prospective ; imaginer des possibles, voire proposer des projets. Pour lancer des idées et explorer des voies nouvelles, les auteurs ont même l’avantage d’avoir plus de liberté que les scientifiques – et les politiques – tenus quasi systématiquement par des objectifs de rendement à court terme [2]. Ce n’est pas un hasard si le ministère français de la défense prime des concours de nouvelles SF, le dernier en date cet été sur le thème « 2050, les premiers changements climatiques ont eu lieu ». Cela participe à nourrir une réflexion.

Evidemment, il ne s’agit pas pour un auteur d’écrire un ouvrage scientifique ; mais la dimension humaine et l’intérêt du récit se nourrissent de cet ancrage dans le réel, d’un contexte crédible. Claude Ecken [3] un des principaux auteurs de SF francophones, le résume en quelques mots : « pour moi, raconter une histoire dans le futur, ce n’est pas forcément faire de la SF. La SF, c’est regarder le monde contemporain » ; « la SF s’est s’intéresser au progrès en général et à un monde qui évolue de plus en plus vite ». A travers une histoire, on présente une vision du futur à partir de notre culture et de la situation contemporaine.

Enjeux futurs, enjeux présents.

 Développer une vision de l’avenir de la Bretagne a également un coté auto réalisateur. La SF sous ses différentes formes participe à la culture populaire, et finalement influe de façon importante sur notre perception de la réalité actuelle. Un excellent article de Minorités sur la place des minorités visibles dans la fiction (à travers notamment la place des héros issus de minorités dans les comics américains) illustre ce fait : La fiction permet de préfigurer les progrès sociétaux, et plus généralement d’anticiper le réel.

En négatif, il suffit de voir le nombre de références à des ouvrages comme 1984 ou Le meilleur des mondes dans les débats actuels autour du contrôle d’internet. Ce sont des auteurs de Science-fiction qui ont construit notre anti-modèle de société actuel.

La politique, c’est une science, mais c’est aussi rêver un projet en fonction de valeurs. La SF à travers la liberté qu’elle offre aide aussi  à légitimer, diffuser un tel projet, comme d’ailleurs toutes les formes d’art [4]. Ecrire une uchronie sur une Bretagne indépendante, ou une nouvelle autour de la situation écologique du pays d’ici cinquante ans, c’est autrement plus intéressant qu’un énième débat pour savoir si la Bretagne était indépendante ou non au Moyen Age…

Que faire ?

Concrètement, que peut-on faire ? Tout d’abord, se réapproprier et valoriser comme part du patrimoine et de l’identité bretonne tout ce qui relève de la SF bretonne, de Jules verne aux Utopiales, au lieu d’opposer sa valorisation à l’absence de mise en avant de la culture bretonne traditionnelle à Nantes.

Ensuite, écrire de la littérature contemporaine, et notamment de la SF, dans le cadre de la Bretagne et sur le thème de la Bretagne. Evidemment cela ne se décrète pas comme ça, mais les auteurs sont bien présents, et différentes choses peuvent être faites pour les aider.

Enfin, Au niveau institutionnel, encourager cette production. Concernant la littérature, les associations de culture bretonne voire même les acteurs institutionnels pourraient par exemple cofinancer en lien avec un éditeur spécialisé une anthologie sur un thème SF lié à la Bretagne (Bretagne 2100, les changements climatiques en Bretagne, Demain : une Bretagne indépendante ? etc.. les sujets ne manquent pas !). Un concours de nouvelles pourrait également être organisé en partenariat avec certaines revues, comme par exemple Galaxies. Ce type d’action ne reviendrait guère à plus de quelques centaines d’euros [5]. Pourquoi ne pas même créer un prix permanent type « prix Jules Verne » récompensant chaque année les meilleures œuvres crées par des bretons ou en lien avec la Bretagne ? On peut faire le parallèle avec la démarche novatrice de l’Institut Culturel de Bretagne autour du concours Design en Bretagne.

En attendant, c’est la région PdL qui a capté l’héritage et décerne chaque année à l’occasion des Utopiales le « prix européen de science-fiction des Pays de la Loire ». Tout un symbole.

 KJ

Notes :

[1] Accessoirement le second toute catégories littéraires et toutes langues confondues derrière Agatha Christie.

[2] A tel point que parfois, les scientifiques s’inspirent ensuite de leurs idées ! CF notamment NDT.info, magazine de la recherche européenne. (page 21)

[3] cité dans la préface de son recueil de nouvelles « Le Monde, tout droits réservés »

[4] En Bretagne, Il suffit de voir l’impact dans les années 30 de l’Art nouveau des Seiz breur, art spécifiquement breton, conçu comme un art national ; et la façon dont l’Etat français a tenté à toute force de le délégitimer en faisant passer ses créateurs pour une bande de nazis, lesquels nazis auraient bien certainement envoyé à la décharge cet art « dégénéré » proche de la démarche du Bauhaus.

[5] pour un succès garanti, comme pour tous les sujets qui touchent au fait « régional », cf :http://grrrart.free.fr/index.php?option=com_content&view=article&id=134&Itemid=146 .


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