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Gros plan, société

L’avenir des partis bretons se joue sur les questions de société

En France, le Parti socialiste et la gauche en général sont en pleine réflexion sur leur positionnement politique, dans la perspective des élections présidentielles de 2012. Ils ont même fait appel à un « think tank », dénommé Terra Nova, pour leur faire des propositions. Les conclusions sont riches d’enseignements pour les partis bretons, qui n’ont pas forcément tous mené la même réflexion.

Pour bien commencer l’analyse, il faut partir des quelques fondamentaux évoqués par Terra Nova. Dans les années 1980, la gauche pouvait s’appuyer sur une coalition formée des ouvriers (sa cible historique) et d’une bonne partie de la classe moyenne. Par ailleurs, les valeurs employées par la gauche étaient encore celles des origines: une vision économique sociale (Etat fort, encadrement des marchés, défense des droits sociaux…), et une vision conservatrice des moeurs. Tous ces fondamentaux ont aujourd’hui volé en éclats.

L’évolution de la gauche et de son électorat

Tout d’abord, la classe ouvrière, socle originel du socialisme, est beaucoup moins importante numériquement qu’auparavant, et surtout, son sentiment d’unité s’est désagrégé: les ouvriers qualifiés tendent aujourd’hui à s’identifier aux classes moyennes, dans la mesure où leur niveau de vie a progressé et où ils ont accès à la société de consommation. En parallèle (ou en conséquence?), les ouvriers ne votent désormais plus majoritairement à gauche.

Ensuite, les valeurs de la gauche ont changé: depuis Mai 1968, le conservatisme au sujet des mœurs a laissé la place au libéralisme culturel. De plus en plus, on note une ouverture aux différences, et des positions favorables aux immigrés, à l’islam, aux homosexuels… C’est surtout sur ce terrain que le divorce avec les ouvriers est consommé.

Finalement, la société actuelle comporte deux grandes coalitions possibles: d’un côté, les diplômés, les jeunes, les minorités, les habitants des quartiers populaires et les femmes, qui sont favorables au changement, à la tolérance et l’ouverture, à la solidarité: ils souhaitent largement, par exemple, l’égalité des droits entre homosexuels et hétérosexuels, sont favorables à une représentation de l’islam dans la société (voire à des droits réservés aux minorités ethniques ou religieuses), prônent une solidarité envers les plus démunis… En outre, ces groupes sociaux sont généralement des « outsiders », c’est-à-dire en quelque sorte des « exclus » de la société, et notamment du marché du travail. En face, la coalition opposée est constituée des personnes âgées, les indépendants, les agriculteurs et les catholiques. Elle se caractérise par le refus du changement (voire la volonté de retourner au passé), par une vision fermée et défensive du monde: refus d’acceptation des différents types de sexualité, crainte d’islamisation de l’Europe, position plutôt eurosceptique…

Entre ces deux pôles qui sont potentiellement les deux extrêmes du nouveau clivage gauche/droite, se trouve un électorat intermédiaire, qui est instable. L’électorat intermédiaire est en réalité celui qui décide de la majorité, en fonction de son positionnement du moment. Il ne s’agit pas d’un groupe homogène: il est composé des classes populaires et des classes moyennes. Plus on se rapproche des classes populaires, plus les valeurs seront économiquement de gauche (Etat fort, etc.) et culturellement de droite: les classes populaires sont donc proche de la coalition « fermée ». A l’inverse pour les classes moyennes: au fur et à mesure que leur niveau de vie s’élève, elles tendent à être plus proches de la coalition « ouverte ».

Utilisons maintenant cette grille de lecture pour analyser l’offre politique spécifiquement bretonne.

La spécificité de la politique bretonne

Quand on parle de politique bretonne, il faut prendre en compte un critère supplémentaire: les revendications institutionnelles (autonomie ou indépendance) portées par les partis bretons. Les élections successives ont pu laisser percevoir que l’électorat votant en premier lieu sur cette base institutionnelle ne comptait guère plus de 30 000 personnes en Bretagne. Cependant, un sondage ancien avait révélé que près de 30% de la population bretonne serait spontanément favorable à l’indépendance. Ce qui signifie que la majeure partie des électeurs bretons favorables à une évolution institutionnelle (et la majeure partie des Bretons en général) vote surtout sur le fondement d’un programme économique ou d’un modèle culturel. Mais justement, sur quel électorat se positionnent les partis bretons?

Deux partis radicaux

Si l’on commence par les extrêmes (respectivement gauche et droite), on trouve Breizhistance et Adsav! Il apparaît que ces deux partis sont en forte cohérence avec l’électorat qu’ils veulent cibler: ainsi, Breizhistance est très à gauche au niveau économique, et est opposé au capitalisme. Sur le plan des valeurs, on l’a entendu plusieurs fois se prononcer pour la tolérance, la liberté des peuples dans le monde, en faveur des nouveaux mouvements sociaux… Ce qui correspond à un positionnement libéral sur le plan des moeurs. Ce faisant, Breizhistance est susceptible de recueillir des voix auprès des jeunes, des minorités, ou des quartiers populaires. C’est un parti destiné aux urbains plutôt qu’aux ruraux. Il semble le pendant naturel du NPA, mais présente peu de points communs avec un autre parti d’extrême-gauche tel que LO, qui vise plutôt la classe ouvrière, avec des valeurs culturelles plus conservatrices. Breizhistance, du fait de son radicalisme (indépendantisme et socialisme clairement affichés), ne devrait guère attirer les votes des classes moyennes, et devrait donc se limiter à un électorat de niche. Il en va de même pour Adsav!, mais à l’autre extrême de l’échiquier politique. Ce dernier parti semble plutôt social sur le plan économique (il affirme n’être ni libéral ni anticapitaliste, donc moins social que Breizhistance), et est clairement conservateur sur le plan des moeurs: c’est d’ailleurs un point de son programme qui est souvent mis en avant, que ce soit pour protester contre l’islamisation de la Bretagne ou contre les rave parties. Avec ces deux points, Adsav! se positionne naturellement sur l’électorat dit « fermé »: catholiques, personnes âgées, indépendants. C’est un parti plutôt rural, ce qui se confirme au vu des circonscriptions où il choisit de se présenter. Parti lui aussi radical (clairement indépendantiste et conservateur), il est sur une stratégie de niche. Il semble le pendant naturel du FN, plus que de l’UMP, qui est relativement libérale économiquement. Une question se pose toutefois: cette frange de l’électorat vote-t-elle plutôt pour un nationalisme français ou un nationalisme breton? Adsav! semble pouvoir compter sur d’anciens patriotes bretons engagés depuis longtemps contre la France, mais c’est le FN qui est probablement le plus avantagé, dans la mesure où la France est la puissance en place, et l’idée de Bretagne indépendante relève d’un changement assez brutal. Or cette frange de l’électorat est précisément assez réticente à tout changement.

Les deux autres principaux partis bretons se situent entre ces deux extrêmes: il s’agit de l’UDB et du Parti breton. La lecture devient ici plus complexe.

Deux partis sans positionnement culturel clair

Commençons par l’UDB: ce parti est sans équivoque social sur le plan économique, au point d’être même, semble-t-il, anticapitaliste. Sur le plan des mœurs, les choses ne sont pas très claires. Certes, il a eu l’occasion de se positionner contre le racisme et en faveur des homosexuels, mais l’essentiel de son programme sur la « diversité culturelle » porte sur la langue et la culture bretonnes. C’est le paradoxe de l’UDB: il aurait un intérêt à s’ouvrir à un électorat de jeunes, de minorités, voire de classes moyennes (malgré ses idées économiques sans doute trop à gauche pour cette dernière catégorie), mais il continue d’être associé au passé, avec l’organisation de festoù-noz, les sabots de bois aux pieds… Sur ce plan, Breizhistance est clairement plus avantagé: on peut les associer à la création contemporaine bretonne, comme Les Ramoneurs de Menhirs, Gimol Dru Band, tandis que l’UDB est représentée (à tort, peut-être) par les frères Morvan, qui malgré leur talent ne sont pas forcément les parangons de la modernité…

Passons maintenant au Parti breton. Clairement, il n’est pas aussi à gauche: son programme économique semble plus libéral, avec un fort potentiel pour capter les classes moyennes comme cœur de cible. Mais les choses pèchent ici aussi sur les valeurs culturelles: bien que les jeunes du Parti breton se soient parfois prononcé pour les homosexuels, l’islam ou les minorités, ces positions n’ont pas été reprises par le parti en lui-même. Pourtant, si elles l’étaient, le Parti breton aurait un positionnement intéressant, en totale harmonie avec les classes moyennes, et avec une possibilité de capter l’électorat jeune et féminin sur la base des valeurs culturelles (plus que sur ses idées économiques). A l’inverse, tenter de positionner le Parti breton plus à droite, en développant des valeurs conservatrices, n’aurait pas de grandes chances de succès: le parti serait alors en concurrence avec Adsav!, mais ses idées économiques ne correspondent pas aux souhaits des personnes âgées, des agriculteurs ou des catholiques.

Un petit dernier

Cet article ne serait pas tout à fait complet s’il n’évoquait un mouvement récemment créé, et qui a déjà un relatif succès à son actif: le Mouvement Bretagne Progrès créé par Christian Troadec, maire de Carhaix et désormais conseiller général du Finistère. Pour l’instant, ce mouvement a réussi sur une base essentiellement locale, en faisant appel à des personnalités politiques connues. Son programme semble plutôt progressiste, à la fois sur le plan économique et sur le plan culturel, mais il n’est pas encore suffisamment mis en perspective pour que des conclusions puissent être tirées. Le MBP se situerait a priori entre l’UDB et le PB (par exemple, il n’est pas anticapitaliste, mais est ouvert en même temps aux idées sociales), ce qui lui permettrait dans l’idéal de « ratisser large »: classes populaires pour les idées économiques, classes moyennes pour les idées culturelles, voire les jeunes? Mais pour ce faire, il faudrait que le MPB élabore un projet de société global, et le fasse connaître, ce dont on est encore loin.

Conclusion

En conclusion, on peut noter que l’analyse de Terra Nova se décline assez bien sur le spectre politique breton. Il apparaît que celui-ci comporte deux partis radicaux, de niche, mais aux programmes très cohérents par rapport à leur électorat, et deux partis de plus grande ambition, mais qui peinent encore à se positionner sur le plan des valeurs culturelles. Entre ceux-ci, un mouvement en émergence avec un potentiel certain, mais dont le programme est encore peu défini. Sans aucun doute, ce sont les valeurs culturelles qui décideront en premier lieu de l’avenir des partis bretons.

SG

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Discussion

6 réflexions sur “L’avenir des partis bretons se joue sur les questions de société

  1. Un peu court comme argumentaire selon moi. Je ne suis certes pas objectif, mais objectivement par contre, je puis dire qu’il y a pas mal d’omissions. Amusant comme l’UDB est toujours assimilée aux vieux alors que sa section jeunes est plus dynamique que jamais. Et puis, comparer le Parti breton et l’UDB, c’est un peu en terme de militantisme si on comparait, en 2011, le PC et le PS. M’enfin…

    Passé le traitement assez hasardeux des partis, je trouve que ça manque de profondeur, de recherches. Concernant l’UDB, nous avons des textes (notamment de congrès) qui ne s’arrêtent pas à la langue bretonne. Encore faudrait-il que nos détracteurs prennent la peine de les lire.

    D’ailleurs, en quoi être contre un système économique basé sur la croissance et l’accumulation des richesses couperait un parti de la classe moyenne? Pour faire partie de la classe moyenne, il faudrait être productiviste? C’est une vision pour le moins « classique » de la politique.

    Amitiés,

    Gael.

    Publié par Gael | 26/09/2011, 13:03
  2. Bonjour,
    merci pour votre réactivité et votre assiduité! C’est court, mais le but n’est pas de faire une thèse en science politique. J’ai placé sur le même plan Breizhistance, Adsav!, l’UDB, le PB et le MBP, quels que soient les chiffres des militants, et au-delà de toute autre préoccupation. Cela me semblait plus logique. Pour les partis français, les journalistes en auraient fait autant, et pourtant les nombres de militants entre les Verts et le PS ou le FN ne sont pas les mêmes.
    D’accord pour le programme de l’UDB. Mais les paroles sont une chose, les actes en sont une autre. Parmi les actes, j’ai placé les prises de position publiques (communiqués principalement). Force est de constater que, pour un communiqué sur un festival gay, on en trouve dix sur la langue bretonne. De la même façon, si on étudie précisément le programme du PB, on peut trouver des éléments plus sociaux que ce que j’ai indiqué. Mais j’ai essayé de me fonder sur les positions publiques.
    Sur le dernier point: ce n’est pas mon point de vue, mais celui de Terra Nova. Le parti pris de l’article est simplement d’appliquer leur grille de lecture aux partis bretons. Il semble simplement que, statistiquement, les classes moyennes tendent à avoir des idées économiques plutôt libérales: diminution du poids de l’Etat dans l’économie, concurrence, voire baisse des impôts… On ne parle pas forcément de productivisme. Et surtout, je n’ai pas d’opinion à émettre sur le sujet: ce n’est pas l’objectif.

    A galon,

    L’auteur

    Publié par SG | 26/09/2011, 19:18
  3. Salud ! Un tammig berr an traoù a sell ouzh UDB !
    Un peu justik votre analyse des actions de l’UDB,
    allez je vous le fais en vrac
    position pour la défence de jeunes agricultrices bio dans le Tregor ( cause gagnée !)
    lutte contre l’extension de carriére (arzano, ..)
    pour défendre la filière solaire, lutter contre une centrale à gaz …
    les sans -papiers etc…
    alors cela fait peut être pas breton mais c’est notre quotidien ici et maintenant !
    Mar plij a-raok tagañ sellit a dostoc’h

    Pismigañ zo aes, ober zo gwell ! Deuit war an dachenn da welet !

    Publié par Erwann29 | 27/09/2011, 19:56
  4. Salud deoc’h (kement ha diskouez e vez brezhoneg gant skipailh Sterne),
    trugarez deoc’h evit hoc’h evezhiadenn. Klask a rin respont en un doare poellek.
    1: ne felle ket din pismigañ na tagañ an UDB tamm ebet. Nag ar strolladoù all kennebeut. Dezrevell, dielfennañ eo a felle din ober. Evit poent n’hon eus bet klemm ebet digant ar strolladoù all!
    2: menegiñ a rit obererezhioù graet gant an UDB. A zo mat, met danvez ar pennad-mañ ne oa ket komz eus an obererezhioù. Klask gwelet piv a c’hell mouezhiañ evit ar strollad-mañ-strollad e Breizh, hervez ar pezh a lavar studiadenn Terra Nova, aze e oa an dalc’h kentoc’h. Dre-se ne oa anv nemet eus mennozhioù politikel pe « lec’hiadur » ar strolladoù breizhat. Teorikel e rank bezañ: ur strollad politikel n’eo ket ur sindikad, gwell eo dezhañ kaout ur sell hollek ha poellek war ar gevredigezh: e-keñver ekonomiezh, mont en-dro ar gevredigezh, ha kement zo…
    Ober eo labour ar bolitikourien, dielfennañ (betek pismigañ, a-wezhioù) eo hini ar gazetennerien eveldon amañ. Arabat deoc’h bezañ anoazet, n’eus pismigadenn ebet er pennad-mañ, nag evit an UDB nag evit ar re all!

    A galon,

    An oberour

    Publié par SG | 28/09/2011, 19:47

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: La revue N.6 : progressisme « Sterne - 26/09/2011

  2. Pingback: Souverainistes ! De Montebourg à Le Pen, pour la sauvegarde du modèle français. « Sterne - 17/10/2011

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