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Economie, Humeur, International, UE

Nous sommes tous des Grecs

Le plan d’austérité censé rétablir les finances publiques grecques a été adopté avec l’assentiment de l’Union européenne. Faut-il s’en réjouir?

Ca y est. Le suspense est terminé. Le Parlement grec a adopté le nouveau plan d’austérité qui prévoit des économies à hauteur de 28,4 milliards d’euros, ainsi que des privatisations pour 50 milliards d’euros. L’Union européenne applaudit, et annonce le déblocage d’une cinquième tranche d’aide sur le prêt de 110 milliards d’euros qui avait été consenti à la Grèce. C’est la zone euro qu’on espère ainsi sauver.

Une bonne nouvelle?

Est-ce une bonne nouvelle, comme le clame la chancelière allemande? Franchement, ce n’est pas certain du tout. Certes, le système grec est corrompu, la fraude fiscale est importante, le cadastre inexistant… D’accord, les statistiques publiques ont été faussées (avec l’aide de la banque Goldman & Sachs) pour que la Grèce puisse rentrer dans la zone euro. Certains voient donc la situation actuelle comme un juste retour de bâton pour un Etat irresponsable et profiteur, et vont même jusqu’à se réjouir que la crise dévoile l’erreur de conception de la monnaie unique, espérant que cette dernière disparaisse.

Et pourtant. Qui peut croire que l’Union européenne n’était pas au courant? La Grèce n’a-t-elle pas été perpétuellement à la traîne des Etats-membres? Dès lors qu’on l’a faite entrer dans la zone euro, il est difficile de l’accuser de tous les maux. Il serait juste que les voisins participent un minimum. De toute façon, ils sont bien obligés car il est évident que la contagion est inévitable en cas de faiblesse.

Les gagnants et les perdants

En réalité, il est fallacieux d’appliquer des principes de microéconomie à la macroéconomie. Un peuple, ce n’est pas un père de famille ou un chef d’entreprise qui a un budget à équilibrer. Un peuple, c’est un ensemble de citoyens, une vie politique, c’est une entité qui a, en quelque sorte, une âme, une vie après la mort. Si le budget est déséquilibré, l’argent n’est pas perdu pour autant, à la différence du ménage. Ce qui veut dire qu’il y a des gagnants et des perdants.

En Grèce, comme ailleurs, les perdants de l’austérité seront ceux qui gagnent à peine assez pour manger, ou moins. Ceux qui ne paient pas forcément beaucoup d’impôts, qui fraudent peut-être, mais pour qui cela ne fait pas vraiment de différence. Ce sont eux qui seront sanctionnés, pas les gouvernements et les lobbies économiques qui se sont succédés et qui ont engendré le marasme actuel.

Dur, dur…

On parle d’austérité. Ma génération a vécu dans une crise perpétuelle. La crise du choc pétrolier d’abord, avec des taux d’inflation impressionnants et des taux d’intérêt prohibitifs. La crise du système monétaire européen, ensuite, avec carrément une baisse de la production. La crise spéculative, avec l’éclatement de la bulle internet, l’éclatement de la bulle immobilière. Et maintenant la crise souveraine, avec un risque de spirale déflationniste. J’ai eu pendant longtemps confiance, j’ai cru que l’Europe finirait par trouver sa place en tant que pôle économique, que les finances publiques seraient stabilisées… Mais là, il n’est pas exagéré de perdre espoir. On a été trop loin dans l’absurdité. Comment peut-on encore croire aux sempiternelles réformes, aux « ajustements structurels », alors qu’un pays est au bord du gouffre, que plusieurs autres n’en sont pas loin (la Bretagne pourrait très bien être rapidement affectée d’ailleurs), et que tout ce que l’Europe sait faire, c’est de préparer un prêt et de s’en remettre au FMI? A quoi sert la politique, la démocratie, quand les marchés ont tous les pouvoirs?

Cela vaut la peine de rappeler ces quelques mots judicieux de notre philologue breton Roparz Hemon, en 1924 (déjà): « L’Argent. Il devient de plus en plus évident que tel est le nouveau mot d’ordre de l’Etat. Depuis le dernier siècle on voit croître l’importance de l’Argent dans la vie de l’individu et dans celle des Etats. Et demain certains Etats seront organisés dans le but essentiel de mieux défendre leur richesse. […] La Richesse s’est installée au premier rang de l’Etat et a enlevé à la Nationalité, si on me permet l’image, le rôle de la jeune première dans la pièce, de la danseuse étoile dans le ballet. » N’est-ce pas étonnamment proche de ce à quoi nous assistons ?

Changer

Attention, il ne s’agit pas de tomber dans le populisme ou la discussion de café du commerce. Mais nous pouvons néanmoins nous demander où est la justice dans la situation actuelle, où l’on oppresse les peuples (aussi tricheurs aient-ils été par ailleurs) au nom d’une supérieure raison économique. Tout pro-européen que je suis, je dois admettre que je ne peux cautionner les agissements actuels de l’Union européenne et de ses membres.

Mais que faire alors, me direz-vous? Etonnamment, les eurosceptiques ont raison sur l’analyse: l’union économique et monétaire ne peut fonctionner sans une union politique forte. La vraie attitude criminelle a été celle des « pseudo » pro-européens, France et Allemagne en premier lieu, qui ont fait semblant d’avancer dans l’intégration sans se frotter aux vrais problèmes. Pour autant, je ne rejoins pas les eurosceptiques sur les conclusions. Je crois qu’il est urgent de politiser l’Europe, de la doter d’un vrai gouvernement. Que les Etats abandonnent leurs petits prés carrés. La situation est suffisamment grave pour justifier des changements radicaux. En outre, sans aller jusqu’à parler de « démondialisation », on peut se demander comment l’Europe a pu laisser tomber toutes ses barrières douanières avec des contreparties minimes de la part de ses concurrents (Chine, Japon, Etats-Unis). Il est possible de poursuivre les échanges tout en envisageant une forme de préférence communautaire, comme par le passé. Si le marché unique européen a un vrai sens pour la construction d’une Europe unie, il n’en va pas autant de l’ouverture extérieure des marchés.

Sans doute les gouvernements seront-ils réticents à agir. Mais après tout, ce sont encore les peuples qui ont le pouvoir. Rappelons-nous en au moment du vote, car aujourd’hui c’est évident :

nous sommes tous des Grecs.

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  1. Pingback: La revue N. 3 – Communautaire « Sterne - 04/07/2011

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