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Humeur, société

Vive le communautarisme !

Communautariste ! Le terme qui revient automatiquement pour stigmatiser les revendications bretonnes. Mais aussi les Roms, les arabes, les noirs, les « pédés », et tous les groupes qui ont le malheur de l’ouvrir dans le système français. Et si plutôt que de tendre l’autre joue, on assumait, pour changer ?

L’anticommunautarisme c’est quoi ? En résumé, c’est un néologisme créé pour servir de support à la défense de la seule communauté nationale française face à tout ce qui pourrait lui faire concurrence dans une société désormais multiculturelle. Un excellent article paru sur Minorités (oui, encore…) a défriché le sujet. Extrait :

Le communautarisme, explique la journaliste Catherine Halpern, philosophe de formation, est un terme créé aux États-Unis dans les années 1980 pour désigner une philosophie dite communautarienne qui affirme que « l’individu n’existe pas indépendamment de ses appartenances, soient-elles culturelles, ethniques, religieuses ou sociales ».En France, le terme utilisé par les opposants du communautarisme, a une autre signification : il qualifie les revendications culturelles ou politiques de groupes minoritaires.

Selon Laurent Lévy, auteur du livre « Le spectre du communautarisme», le mot communautarisme se définit avant tout en creux, en définissant ce que les critiques du communautarisme condamnent quand ils se servent de ce mot. Ainsi, si le mot communautarisme peut rencontrer des réalités sociales avérées, ce n’est le plus souvent pas dans l’un de ces sens qu’il est employé, mais plutôt dans le sens de ceux qui condamnent le communautarisme. Toujours selon Laurent Lévy, « Le communautarisme n’existe pour l’essentiel que comme figure de ce qu’il faut rejeter. ».

Pour Pierre-André Taguieff, « le « communautarisme est d’abord un mot qui dans le discours politique français depuis une quinzaine d’années fonctionne ordinairement comme un opérateur d’illégitimation ».

Il s’agit donc de détruire l’idée que le lien communautaire quel qu’en soit la nature puisse être une source d’enrichissement. A un plan plus politique, L’anticommunautarisme est utilisé pour déligitimer toutes les revendications émanant de groupes sociétaux/culturels revendiquant des droits spécifiques face à la sacro-sainte indivisibilité de la seule communauté française.

Le système français est fondamentalement assimilationniste et monoculturel : les communautés et les minorités  nationales, culturelles, linguistiques, sexuelles, etc, sont niées et n’ont pas droit de cité. L’expression de ces groupes doit être par nature privée, et toute prétention à des droits collectifs est présentée comme s’opposant à la liberté individuelle de chaque citoyen français.

Dans l’espace public, les minorités sont aujourd’hui désormais tolérées à partir du moment ou elles produisent un discours purement victimaire (« il manque un prof de breton à Plouguerneau, les gays se sont fait refuser dans telle boite de nuit… ») et acceptent une représentation uniquement symbolique au niveau politique ( Rama Yade nommée ministre en 2007 à l’arrivée de Sarkozy comme la noire du gouvernement, ou dans un autre genre l’élu Breizhou de service pour s’occuper de la langue bretonne que l’on trouve dans tant de conseils élus).  Le monde politique français lâche du lest par le biais de déclarations politiques symboliques et de mesures minimales : déclarations gay-friendly, mesures contre les discriminations ethniques à l’embauche, quelques profs de bretons par ci par là, et même un certain JY le Drian qui envie « parfois » l’autonomie politique de la communauté galloise pour assurer son avenir. Toutes choses qui ne résolvent en rien les questions de fond – en vrac : mariage gay, représentation politique des minorités immigrées, enseignement libre des langues minoritaires, dévolution de pouvoirs ; entres autres. Le pouvoir en France reste concentré entre les mains d’une minorité territoriale [1] et ethnique [2] et la réalité, c’est que rien ne bouge, et même que sur pas mal de points on est plutôt en phase de recul. [3]

 

Dans le milieu politique français ? Rien à sauver.

La question communautaire ne recoupe pas le clivage droite-gauche, et même pas forcément la limite entre progressisme et conservatisme. Cela fait presque 10 ans que la droite extrème néerlandaise emmenée par Geert Wilders se présente comme le meilleur soutien de la communauté homosexuelle face à  l’islam.

« Je le dis de manière plus claire : ma culture est meilleure que la culture islamique. Nous ne traitons pas les femmes, les homosexuels, les relations politiques au sein de la société, comme cette culture attardée. Les individus sont égaux. ». Geert Wilders : “L’idéologie islamique est fasciste” », Le Figaro, 7 mars 2008.

Et le cas n’est pas isolé. Même le FN pourrait rapidement suivre cette tendance. Bien sur, l’extrême droite soutient les homosexuels pour récupérer une nouvelle clientèle électorale face à l’Islam présenté comme le nouvel ennemi de la nation.

Mais au-delà de ces stratégies perverses, et même au-delà des sorties bien plus directes du FN sur tous les sujets « communautaristes »  – dernière en date : les prénoms -, ce sont la grande majorité des courants politiques français qui pratiquent à un degré ou un autre la stigmatisation des minorités. La députée UMP B. Barrège comparait ainsi récemment le mariage gay à une « union avec des animaux » [4]. On a pas oublié non plus la campagne orchestrée par l’UMP contre la minorité Rom en 2010, et l’hypocrisie du PS qui condamnait au même moment ou ses maires faisaient donner le bulldozer contre les camps. C’est d’ailleurs un membre du PS, Franck Chaumont, qui a publié Homo-ghetto, Gays et lesbiennes dans les cités : les clandestins de la République, ouvrage dans lequel il développe des propos sur l’homophobie des musulmans pas franchement éloignés des thèses du FN. [5] Je ne parle même pas des campagnes répétées contre les langues minoritaires, dont on a un bel exemple récent sur un site du PCF 44, mais aussi au Sénat ou gauche et droite se sont unie lors d’un récent débat sous la houlette du ministre de l’éducation L. Châtel et d’un magnifique « En vertu du principe d’unité et d’indivisibilité, aucun droit ne peut être reconnu à des groupes linguistiques minoritaires. »

Quel que soit le parti, stigmatiser les groupes minoritaires constitue de toute façon une méthode bien pratique d’évacuer le problème de fond de l’exception française en matière de droit des communautés, et d’éviter de se remettre en cause.

Aucun parti hexagonal n’a une démarche ou un projet communautaire global. En dépit de certaines avancées, il n’y a pas de remise en cause du système, et par exemple, le PACS malgré le progrès qu’il constitue reste un sous contrat institué pour ne pas avoir à aborder la question du mariage Gay. Alors qu’Europe Ecologie semble dans une démarche plus avancée, l’envers du décor est moins reluisant, comme en témoigne cet article sur la représentations des minorités au sein du parti, ou dans un autre genre la question de la Loire-Atlantique.


Des droits à gagner…

Face à cette situation, que peut-on faire en Bretagne ? C’est bien simple : contester le système anticommunautariste à tous les niveaux, pour le faire ou évoluer en profondeur, ou exploser. Il y a, qu’on le veuille ou non, une solidarité de fait entre toutes les communautés [6] qui revendiquent une visibilité, une reconnaissance institutionnelle et des droits publics. Et comme dans toute situation de ce genre, c’est le plus faible qui a le plus intérêt à la convergence.

Du point de vue de militant culturel, linguistique, associatif breton, il ne s’agit pas d’aller se battre pour les autres, comme nous sommes traditionnellement réputés savoir si bien le faire. Il ne s’agit pas non plus d’attendre que tous les problèmes soient résolus de l’extérieur par une aide improbable type « l’UE va obliger la France à officialiser la langue bretonne (mais oui, on y croit…). Il s’agit juste de reconnaître qu’en tant que lobby nous n’avons pas aujourd’hui la force nécessaire pour faire bouger les lignes ; de voir notre intérêt propre, comment converger pour accélérer la chute et ne pas voir les revendications spécifiquement bretonnes oubliées quand cela arrivera. On peut ainsi faire avancer des droits linguistiques, culturels, de la réunification, et plus généralement de toutes les spécificités bretonnes.

 … Et un modèle à construire.

Au plan politique, considérant les bretons comme une communauté nationale, à l’image de la Catalogne ou du Pays de Galles, il est possible de construire un projet de société distinct de celui porté par les élites françaises. On intègre alors dans ce projet breton l’ensemble des droits afférents aux différentes communautés. L’objectif est de réaffirmer la primauté de l’individu sur le groupe, et de revendiquer à travers des aménagements spécifiques aux différentes communautés l’égalité réelle pour chaque individu [7]. Et évidemment, On y intègre les droits communautaires globaux, en particulier réunification et dévolution de pouvoir.

Pour un parti politique breton, ouvrir une telle démarche ce serait :

–          faire un lien avec certaines valeurs propres à la société bretonne : solidarité, ouverture, égalité réelle, valorisation de la différence, comme le symbolise par exemple l’élection de Kofi Yamgnane comme premier élu noir de métropole à l’assemblée nationale (député de Carhaix/Châteaulin en 1997).

–         se mettre au diapason de la société qui fonctionne de plus en plus autour de l’appartenance à diverses communautés. Recruter d’autres profils de membres dans d’autres milieux, hors breizhous/militants linguistiques/écolos-bobos/marins-pécheurs, ce qui ne serait pas du luxe. Toucher de nouveaux milieux sociaux, et par exemple, les habitants des grandes villes ou les scores électoraux sont toujours ridicules ;

–         se donner la possibilité de construire un projet politique basé sur la liberté et l’égalité réelle, qui soit à la fois novateur (dans le cadre français), cohérent, et très clivant par rapport au système français et à l’ensemble des partis hexagonaux.

Tout reste à faire évidemment. Il y a la place pour créer un modèle sociétal breton, à l’image de la Scandinavie ou par exemple du Pays de Galles. A l’inverse, en cas d’inaction, il y a un véritable danger que dans le cadre hexagonal, les autres communautés réussissent bon an mal an à forcer la porte et faire évoluer les choses pour elles, et que les revendications spécifiquement bretonnes restent dehors. Plus globalement, le risque pour le mouvement politique breton est de se retrouver une énième fois à nager à contre courant des évolutions de la société. C’est d’ailleurs déjà largement le cas.

La communauté est une belle notion que l’on veut salir, en nous traitant de communautaristes. ( Arlindo Constantino ). C’est la solidarité, l’interaction avec le monde qui nous entoure, la fraternité. Nous n’avons pas à nous laisser stigmatiser. Il faut au contraire s’emparer du vocabulaire discriminatoire et affirmer notre communautarisme ; cliver complètement le débat et revendiquer – à travers, pourquoi pas, un manifeste des communautaristes – un projet global novateur [8] qui donne leur place à toutes les communautés face au modèle nationaliste français. Affirmer qu’il ne s’agit pas d’accorder des droits supérieurs mais au contraire d’assurer au mieux l’égalité des droits en fonction de la situation particulière de chacun.

Revendiquons notre communautarisme !


Notes :

[1] Tous les pouvoirs concentrés sur 10km2 au centre de Paris, rien ou quasi ailleurs. cf OLLIVRO Jean, La machine France : le centralisme ou la démocratie ? Ed. du temps, 2006, Nantes.  Jean Ollivro est professeur de Géographie à l’Université de Haute-Bretagne – Rennes 2.

[2] La France est une ethnocratie  – article de Laurent Chambon. Extrait choisi : « Dans les années 1990, on retrouve des gens brillants appartenant à des minorités dans tous les partis, même au Front National ou au RPR (devenu UMP par la suite). La plupart ont assez de capital culturel ou économique pour y arriver, beaucoup sont issus de grandes familles algériennes ou antillaises. Mais tous ont échoué: les Gaulois étaient contre. Le pouvoir, c’est réservé aux Gaulois, point. On touche là clairement aux limites de la méritocratie: le mérite et les qualités personnelles (voire collectives) ne suffisent pas, il faut appartenir au bon groupe ethnique. » […] « La France est une ethnocratie. Ce n’est pas une République une et indivisible, c’est une République ethnique très divisée sur des critères génétiques. »

[3] En Bretagne, on pense à la réunification renvoyée aux calendes grecques, ou encore au fameux débat au sénat de ces derniers et au refus d’accorder de quelconques droits aux groupes linguistiques minoritaires. Pour le reste, une seule citation, mais éclairante, sur le renoncement à la lutte. Elle est de Didier Lestrade : Avant, on parlait de « communauté gay ». Aujourd’hui, il faut sans cesse donner à l’État (qui n’a rien demandé que je sache) des garanties d’une citoyenneté homosexuelle. Nous sommes des citoyens de seconde zone car nous ne pouvons pas nous marier et adopter, mais comme les Arabes et les Noirs, il faut sans cesse montrer des gages de notre amour pour la République

[4] : A l’inverse, en Catalogne, les nationalistes de centre droit au pouvoir soutiennent pleinement la Gay Pride locale. Comme quoi encore une fois la grille de lecture gauche – droite ne s’applique pas.

[5] « Battre le chien avec le chien » dit le proverbe arabe. L’adage peut s’appliquer au procédé utilisé par Franck Chaumont qui consiste à monter une minorité contre une autre. Source : Minorités.

[6] Une petite note concernant la notion de minorités appliquée aux bretons : Je ne considère pas les bretons comme une minorité nationale (contrairement aux roms par exemple) pour la bonne raison que nous sommes majoritaires sur notre sol et que prendre le pouvoir politique ne dépend –en théorie – que de nous. En revanche, dans le cadre politique actuel hexagonal, nous constituons un groupe minoritaire : 4M de bretons sur 60M de citoyens français. En parallèle à une démarche politique pour prendre le pouvoir  en Bretagne, il y a une bataille médiatique à gagner sur notre visibilité comme communauté nationale, notre légitimité à obtenir un cadre politique distinct, l’illégitimité du pouvoir politique français à nous le dénier.

[7] Autrement dit une position de gauche libérale, c’est-à-dire en France aujourd’hui le Parti Radical de Gauche, qui – comme par hasard – est complètement marginal. Il est au passage amusant de noter que certains fondateurs du Parti breton furent membres du PRG. Des passages des textes fondateurs du PB sont d’ailleurs littéralement copiés collés des statuts du PRG. Dommage qu’ensuite ces belles idées n’aient jamais été mises en application, même à minima.

[8] Du moins dans le cadre français. Au Royaume-Uni par exemple la question est déjà largement réglée, comme en témoigne le statut des langues minoritaires, le nombre d’élus issus des minorités visibles ou encore les droits des minorités sexuelles. Et je ne parle même pas des dévolutions de pouvoirs en Ecosse ou au Pays de Galles.


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  1. Pingback: La revue N. 3 – Communautaire « Sterne - 04/07/2011

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