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Humeur, Identité

Déçu d’être français (suite et fin)

Autriche.

La troisième année de Sciences Po Rennes se passe habituellement « à l’étranger ». Il me fallait décider ma destination. Après avoir longtemps envisagé la Pologne, du fait d’une ancienne fascination pour l’Europe de l’Est, je choisis finalement l’Autriche.

 

 

Un compromis qui me permettait d’améliorer mon allemand et de découvrir l’Europe centrale. La préparation se passa sans heurt, et sans m’en rendre compte je me retrouvai bientôt dans ma nouvelle patrie. Mon idée, encore une fois, était de me fondre le plus possible dans le paysage, de m’intégrer à la société autrichienne tout en étant ouvert à tous mes collègues « Erasmus » d’autres pays. Soit l’inverse de l’approche de la plupart des autres Français, qui ambitionnaient de se retrouver entre eux, quand ils ne se lamentaient pas d’être aussi loin de la maison. Je ne pus pas éviter de faire connaissance avec eux, mais assez vite je m’en écartai, conscient que mon but ne serait pas atteint si je les fréquentais trop. C’est probablement cette année-là que commença mon vrai divorce avec la France. Je fus d’ailleurs frappé en entrant dans la chambre d’un Lyonnais et en voyant qu’il avait une photo de la tour Eiffel. Une idée qui ne me serait jamais venue à l’esprit, moi qui n’avait que des photos de Cornouaille et de Rennes!

Par chance, on m’avait attribué un citoyen des Etats-Unis, républicain de surcroît, comme colocataire. Rien de mieux pour faire travailler ma conscience européenne, en miroir de son patriotisme américain. Nous fîmes connaissance avec nos voisins autrichiens, avec des Italiens, des Anglais, des Espagnols, et même un Kirghize. J’étais comme un poisson dans l’eau. Moins je parlais français, plus j’étais heureux. Ma conscience européenne s’affirmait: je pensais que pour devenir intégralement européen, il me fallait absorber le maximum de chaque culture nationale, pour qu’au final je puisse me sentir à l’aise dans n’importe quel pays européen. Et en premier lieu, je m’attachais à assimiler Semmelknödel, Kaiserschmarrn et Tiroler Gröstl!

Le résultat fut spectaculaire: à mon premier retour sur le territoire français, j’étais tellement peu habitué à entendre du français qu’il me fut très désagréable à l’oreille d’entendre cette langue à l’aéroport. Les personnes qui ne me connaissaient pas pensaient que j’étais Belge ou Suisse. Mais mon expérience n’en était pas à son terme. Pendant le deuxième semestre, je me consacrai à la découverte minutieuse du dialecte autrichien, ainsi qu’à l’exploration de l’Europe centrale. A la fin de l’année, j’étais sans doute plus à même de comprendre un film autrichien qu’un Allemand. Car il faut dire que le dialecte est aussi proche de l’allemand standard que l’italien de l’espagnol.

Le retour n’en fut que plus difficile. Un vrai déchirement dont j’eus beaucoup de mal à me remettre. Je recherchai donc la compagnie d’étudiants internationaux plutôt que celle des Français. Je découvris l’Espagne par l’entremise de l’une de ses représentantes, qui m’accompagne d’ailleurs toujours. Je fus vivement impressionné par le fonctionnement de ce pays ibérique dont j’avais longtemps sous-estimé l’intérêt: une grande diversité, un équilibre des pouvoirs, une liberté sensationnelle… Autant d’éléments qui confortèrent ma construction politique et identitaire. La langue bretonne était désormais bien plus visible que dans mon enfance, j’avais déjà connu plusieurs personnes qui l’apprenaient, pas forcément toutes bretonnes, mais j’y étais toujours hermétique.

Un dur retour

La culture bretonne en général était bien présente, depuis mon enfance j’avais fréquenté plusieurs festivals et défilés de cercles celtiques. Cette culture m’emplissait d’un sentiment fierté, mais en même temps je ne m’étais jamais décidé à la regarder comme une vraie culture, comme la culture française ou francophone. C’était bon pour les touristes, et puis pour amuser un peu les locaux aussi, mais ce ne pouvait être que du folklore. En fait, j’avais le même regard pour toutes les choses bretonnes en général. Le seul élément d’identité bretonne que je pouvais réellement revendiquer était mon goût pour les soirées bien arrosées.

Je fus bien vite rattrapé par les engagements de ma jeunesse. Comme je devais passer l’ENA, je choisis de me spécialiser dans l’administration publique, ce qui me laissa peu de choix après le diplôme. Je m’inscrivis à une préparation à l’ENA et aux concours administratifs à Strasbourg. Une année dont je garde un assez mauvais souvenir, même si elle m’a fait découvrir l’Alsace et les Alsaciens, des personnes plutôt chaleureuses.

En Alsace

C’était réellement la première fois que je découvrais la France en profondeur (sans compter Paris, bien sûr), à travers une région germanique. Je m’imaginais retrouver ce que j’avais connu en Autriche, en réalité j’ai été bien déçu. L’Alsace actuelle n’est pas l’Allemagne, et je me mis à déplorer tout ce qu’elle pouvait avoir de français. Dès que je pouvais, je traversais la frontière pour me ressourcer: Heidelberg, Constance, Fribourg, Munich… Des points de repère qui m’ont aidé à surmonter cette année. Dans mon obsession des études, j’en vins à me demander qui j’étais. J’étais totalement perdu. Mon repère désormais était la Bretagne, mais qu’est-ce qui m’attachait à elle? Rien de concret. Seul mon patronyme pouvait attester de mon origine. Quand un professeur fit une allusion au fait que je serais devenu alsacien du simple fait d’habiter en Alsace (manie typiquement française), je m’insurgeai. Il était évident que mon être ne changerait pas, où que j’aille. Je pouvais évoluer, m’enrichir, mais la base resterait la même. Il me restait à la creuser.

En vue de la préparation du fameux grand oral de l’ENA, je me mis à m’intéresser à l’histoire de la Bretagne. Après tout, je n’y connaissais rien, et des questions pouvaient m’être posées à ce sujet. Je découvris alors avec stupeur que l’école ne m’avait rien transmis de cette histoire pourtant riche, pire: elle l’avait maquillée. Dans quel but? Je ne le percevais que vaguement.

Au cours de cette année intervint le référendum sur la constitution européenne. Le résultat m’emplit d’effroi. Le débat qui avait précédé n’était pas moins ignoble en réalité. Je comprenais, comme tout le monde, que le texte n’était pas parfait, mais le mot « constitution » était symbolique. Il s’agissait d’une occasion unique, et j’étais dégoûté de voir tous les bonimenteurs du plan B tirer profit de la situation. A ce moment-là, je sus que je devais m’engager, trouver une cause, contribuer du mieux possible à la construction européenne. J’avais perdu toute confiance en la France pour parachever l’Europe. La France était irrémédiablement nationaliste, il me fallait regarder ailleurs. Mais je n’avais pas encore trouvé mon camp.

L’épreuve des concours finit de me dégoûter du bachotage. Je choisis d’aller à un autre rythme et de m’ouvrir à autre chose. Progressivement, la langue bretonne s’offrit à moi. J’avais en effet honte de comprendre les émissions en alsacien, mais pas les émissions en breton. Quel Breton faisais-je donc? Les débuts furent laborieux, mais quel enrichissement! Quelle merveille d’entrer dans ce champ de connaissances qui m’était encore inconnu! Je pensais que le breton n’était qu’une langue de paysans à la production pauvre, or j’appris qu’il avait été parlé par des personnes aux ambitions élevées, des personnes éminemment cultivées. J’appris que le breton pouvait être pratiqué par des personnes de tout rang social, qu’il existait un vrai microcosme de société vivant en breton. Je comprenais enfin tous ces noms qui m’avaient toujours entouré.

 Nantes et la redécouverte de la Bretagne

Mes résultats me conduisirent brièvement à Nantes. J’avais toujours été très sceptique sur l’appartenance de la Loire-Atlantique à la Bretagne. Sans doute mon côté cornouaillais. Toutefois, ayant étudié un peu l’histoire, j’attendais de voir. Ce fut un nouveau choc pour moi. Quel effroi de voir le décalage, le gouffre même, entre l’évidence qui se présentait à mes yeux, et ce que l’on essayait depuis des années de faire accepter à la population, en dépit de toute logique. Ce n’était même pas l’organisation administrative actuelle qui me dérangeait, mais bien la mauvaise foi avec laquelle on essayait d’asseoir cette dernière. Pourquoi s’acharner à camoufler la vérité. Pourquoi ce tabou perpétuel qui flotte à Nantes? L’administration aussi a ses limites. L’ignominie apparaissait sous la surface. Le premier président de cette région fantoche venait de se voir honorer d’un buste dans un lycée, dans une cérémonie organisée par ses opposants politiques de toujours. Qu’est-ce qui pouvait pousser les ennemis éternels à s’unir de cette façon?

Cette fois, mon divorce avec la France et le système français était consommé. Elle avait mis à mal l’Europe, elle manipulait la vérité pour ses petits intérêts, au mépris de tous les beaux principes que j’avais appris pendant mes études. Je n’avais en réalité plus de raison de me sentir particulièrement français. Si je l’avais fait par le passé, c’était par défaut, par ignorance. Mais maintenant, en pleine connaissance de cause, je pouvais choisir. J’étais Européen, c’est indéniable. Mais tous les Européens ont une autre appartenance, comme les Américains appartiennent à un Etat. J’étais donc Breton. Et Européen. Pas Français. Ma citoyenneté était indéniablement française, mais personne ne pouvait m’obliger à me sentir Français.

Kenavo, Bro-C’hall

 Je conçois que ces propos choqueront probablement de bons Français. Ils ressentiront probablement de la colère, ainsi qu’une forme de tristesse. Mais il n’y a pas de raison à cela. Pourquoi vouloir à tout prix entretenir une communion avec les citoyens de l’Hexagone, tout en rejetant les peuples voisins, en parlant de « plombier polonais », en méprisant l’agriculture espagnole ou la gastronomie anglaise? Pourquoi vouloir tracer une frontière? Mon objectif a toujours été de me sentir aussi proche d’un Irlandais ou d’un Autrichien que d’un Français. Je crois y être arrivé, tant bien que mal. Mais cela doit rester un horizon inatteignable. Si je ne veux pas être Français, cela ne veut pas dire que je méprise le français, bien au contraire. Cela ne veut pas dire non plus que je n’aime pas la France. J’apprécie un bon vin de Bourgogne, tout autant qu’une bière blanche bavaroise, et qu’un cidre breton. Pas besoin d’être sectaire. Je pense que l’Europe se construira avec ce type de cosmopolitisme.

Mais alors, pourquoi être Breton malgré tout, me direz-vous? Parce que chaque individu, à mon avis, a besoin de se construire personnellement dans un cadre sociétal. Le cadre que j’ai choisi, qui me correspond, c’est celui de la Bretagne. Pas la Bretagne de folklore que découvrent les touristes, pas non plus la Bretagne administrée dénuée de souffle vital. Une Bretagne encore largement en devenir, confiante et ouverte, libre. C’est seulement ainsi que nous dépasserons les frontières. Pourquoi luttons-nous, comme le dit superbement Roparz Hemon, que l’on devrait citer plus souvent?

« Pour la Bretagne, oui! Mais aussi pour ce qui vaut cent fois la Bretagne, pour ce qui est cent fois plus sacré qu’elle: pour la vérité. Libérons l’Esprit, et tout sera libéré ».

SG

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Discussion

4 réflexions sur “Déçu d’être français (suite et fin)

  1. Tres beau texte de votre parcours !

    Habitez vous à l’étranger désormais ?

    Ce texte me touche particulièrement car j’habite le pays Nantais.
    Par contre il est clair que votre parcours démontre que l’avenir semble bien bouché pour la vérité en Bretagne.
    Il faut bien voir que l’étincelle reste faible en Bretagne.

    Publié par Tugdual | 28/09/2011, 09:11
  2. Merci! J’habite effectivement à l’étranger, puisque je suis en France (centre ouest). Ce qui me donne un peu de recul par rapport à ce qui se passe en Bretagne.
    Mon but n’était pas forcément d’être pessimiste, mais les circonstances nous amènent à l’être, c’est certain. Comme vous le dites, l’étincelle est faible. Toutefois, elle est encore là, et il n’est pas impossible que les choses s’améliorent! L’évolution du monde nous aidera peut-être, mais c’est surtout par l’action des Bretons que les choses bougeront. Or la jeune génération semble à la fois plus cosmopolite et plus bretonne… Wait and see!

    Amicalement,

    L’auteur

    Publié par SG | 28/09/2011, 18:50

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: La revue – N. 2 « Sterne - 27/06/2011

  2. Pingback: Déçu d’être Français (première partie) « Sterne - 28/06/2011

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