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Humeur, Identité

Déçu d’être Français (première partie)

Décidément le blog « Minorités » fourmille de bonnes idées. Leur numéro spécial sur l’échec du militantisme m’a donné envie de parler d’un échec de parcours qui me touche personnellement: l’échec de la stratégie qui aurait dû faire de moi un sage petit Français provincial, et qui m’a en réalité transformé en Breton et Européen conscient et cosmopolite. Voici donc les faits.

 Ma famille, mon enfance

Ma famille est un sacré mélange. Du côté de ma mère, je suis Bas-Breton (Bas-Cornouaillais même), et Haut-Breton (du Porhoët) du côté de mon père. D’un côté, une famille d’artisans républicains plutôt communistes, de l’autre une dynastie de propriétaires terriens et rentiers traditionalistes. C’est donc tout naturellement que je suis Breton. Et en même temps, rien ne me désignait a priori à être anti-français, ce que je n’ai d’ailleurs jamais été et que je ne suis pas.

Le français est ma langue maternelle: personne dans ma famille n’a jamais parlé breton. Peut-être mon arrière-grand-mère maternelle, mais je ne l’ai pas beaucoup connue. Malgré tout, j’ai toujours baigné dans les bretonnismes, bas-bretons comme haut-bretons. Mais il faut reconnaître que le breton, dans ma jeunesse, était totalement inexistant. Mes petits camarades étaient tous francophones, nous baignions dans le français, utiliser cette langue était donc ce qu’il y a de plus naturel.

Assez tôt, nous sommes partis de la ville pour aller habiter à la campagne. J’ai alors dû changer d’école, et d’ambiance! Toujours une école publique, mais pas du tout le même public! De temps à autre des camarades rapportaient des mots bretons prononcés par leur grand-mère, mais c’était encore marginal. L’enracinement de l’école à la campagne, avec un certain intérêt pour le localisme, ne remettait pas en cause son caractère profondément français et républicain. C’était encore l’époque où on apprenait la langue de façon dogmatique, avec des heures de grammaire et une dictée par semaine. Je dois d’ailleurs reconnaître que j’avais des facilités certaines avec cet environnement, et j’étais un élève plutôt apprécié des enseignants.

Mon sentiment d’identité était très diffus. J’étais très attaché à ma Basse-Cornouaille. Ma grand-mère me faisait découvrir les mystères de la ville, et me racontait qu’à l’Ouest, c’était le territoire des Bigoudens. Ils étaient Cornouaillais comme nous, sauf qu’en plus ils étaient Bigoudens. Tout ceci m’intriguait beaucoup.

Je commençais déjà à découvrir Paris, car comme toute famille bretonne qui se respecte nous avions des parents en Ile-de-France. Des deux côtés d’ailleurs. J’ai toujours conçu une grande aversion pour cette ville que je trouvais bruyante, polluée, sale, sans grand intérêt. Je m’étonnais de la séparation habituelle que l’on faisait entre « Paris » et « province ». Pour moi il y avait juste « chez moi », et puis cette ville où nous avions de la famille et où nous allions parfois en vacances. Mais la supériorité de « chez moi » était évidente. Je ne comprenais pas comment des gens pouvaient accepter de vivre dans des maisons minuscules et de traîner dans des couloirs de métro malodorants.

C’est dès l’enfance que j’acquis la fibre européenne, aussi curieux que cela puisse paraître. A l’occasion de la campagne sur le référendum de Maastricht, un stand d’information avait été installé en ville. Au cours d’une promenade avec ma grand-mère, je découvris cet endroit magique et ses trésors. J’emportai à la maison toutes leurs cartes postales, et même le texte du traité. Ma mère m’acheta alors un quizz sur la culture européenne, qui participa grandement à la naissance de ma conscience européenne.

Réussite scolaire

L’arrivée au collège puis au lycée vint élargir un peu mes horizons, puisque je devais désormais aller au bord de la mer. Le changement ne remit pas en cause ma vision du monde. Je continuais d’être un élève modèle, apprécié par les professeurs et même par la plupart de mes camarades, qui étaient bien contents de trouver quelqu’un pour les aider. C’est au collège que je commençai à étudier l’anglais, puis l’allemand et le latin, des matières nouvelles. Je me pris de passion pour les langues. Il est vrai que, tout petit, j’avais eu l’occasion de jouer avec des Anglais, amis de ma tante. Mais l’allemand et le latin ne me plaisaient pas moins. Tout ce qui m’apportait un regard différent m’intéressait.

En même temps, je ne reniais pas ma langue maternelle, bien au contraire. Je commençai à participer à la version départementale des « Dicos d’Or » de Bernard Pivot, tous les ans. Au fur et à mesure, ma compétence se développait, et à l’âge de la maturité, j’ai finalement été retenu pour la grande finale, à Paris. Par ailleurs, j’aimais beaucoup lire, essentiellement en français, et j’étais un grand amateur des nouvelles d’Alphonse Allais, et des romans d’Alexandre Dumas. J’allai même jusqu’à participer au fameux concours de la résistance, dont je fus lauréat.

Irlande. Bac.

A peu près vers cette époque, mon village se jumela avec un village irlandais. Voilà qui était de mon goût, et je fus parmi les premiers à demander à participer, en écrivant à un correspondant. Dans l’été, la délégation irlandaise se rendit chez nous. Ce fut l’occasion pour moi de pratiquer la langue anglaise, et surtout de me faire des amis, tout en découvrant un autre univers. C’était décidé: il fallait que je me rende en Irlande à mon tour. Je fus généreusement accueilli par la famille de mon correspondant plusieurs années de suite. Au début en même temps que notre délégation bretonne, mais plus tard tout seul. Mon correspondant me présenta ses amis, et je pus m’intégrer dans leur groupe, malgré la différence de langue, et d’origine.

Pendant ce temps, la France gagna la Coupe du monde de football. Dans ma famille, tout le monde se mit à regarder les matches de façon assidue. Sauf moi. D’abord parce que j’avais une opinion très négative du football, et que je ne voulais pas m’abaisser à regarder ce genre de programme avilissant. Mais aussi, et cela je ne m’en rendais pas encore tout à fait compte, parce que j’étais écœuré par la vague nationaliste qui arrivait, jusque dans ma propre famille. Cela ne me faisait absolument aucun plaisir de voir cette profusion de drapeaux tricolores de tous les côtés.

Après cette victoire, comme tous les étés, je me retrouvai en Irlande. Quelle ne fut pas ma surprise de voir à quel point ma popularité avait augmenté simplement grâce à quelques joueurs et un ballon rond. Je m’étais habitué à être traité comme le Français de la bande, d’ailleurs ma langue maternelle était le français, mais en même temps je commençai à ressentir un léger malaise lié à cette identité. A partir de là, mon idée fixe fut d’essayer de m’intégrer le plus possible, de perdre tout accent et même d’adopter l’accent de mes amis irlandais. Je voulais pouvoir être incognito en Irlande. Au fil des années, je travaillai mon style vestimentaire, ma tenue à la Guinness et au whisky, mon flegme et mon sens du sarcasme. Je fis tout pour m’arracher à l’arbitraire de mon origine.

Arrive la fin du lycée, et le bac. Un bac scientifique: en effet, quel choix pour un élève qui se débrouille bien en sciences comme en langues? Le résultat me surprit toutefois: mention très bien. Obtenue sans effort particulier, et même avec un léger plaisir en passant les épreuves. Ce résultat dévalorisa la valeur de cet examen à mes yeux, qui était censé être le passage à l’âge adulte. Mais surtout, il orienta mon choix pour les études supérieures. A l’initiative de mes parents, j’avais commencé à regarder les cursus de Sciences Po, qui semblaient adaptés pour quelqu’un comme moi, sans passion particulière. Malgré mon aversion pour cette ville, c’est le cycle de Paris qui se présentait naturellement à moi. A condition de réussir à l’examen d’entrée. Mais voilà: avec une mention TB, je pouvais entrer d’office, sans concours, dans le cycle de Sciences Po Rennes. Un temps de réflexion de cinq minutes me suffit pour arrêter mon choix: j’irais à Rennes.

A Rennes

La rentrée fut assez dépaysante, car je ne connaissais pas notre grande capitale régionale, pas plus que la plupart des grandes villes bretonnes. J’arrivais quand même avec un bonus: mon résultat au bac me donnait le droit de postuler à une bourse de mérite, à condition que je m’engage à présenter le concours d’une grande école. J’acceptai de me présenter au concours de l’ENA, et je fus généreusement récompensé de mon choix. Voilà donc mon parcours tout tracé à l’avance. Mais cela n’importait guère pour un étudiant novice pressé de s’adapter à son nouvel environnement.

La différence avec le lycée, c’est que les étudiants venaient de toute la France, voire au-delà. Je fus surpris de découvrir que, dans les noms de lieux rennais tout comme dans les noms de famille de mes camarades, il n’y avait pas plus de Kerjestin, Penhoat, Stang Louarn et autres, que de Dagorn, Le Goff, Fléouter, ou Kerdraon. Moi qui pensais avoir un patronyme banal, je me retrouvais presque en minorité. Cette perturbation fonctionna comme un déclic et fit naître chez moi une réflexion sur la Bretagne et la bretonnité. Je ne retrouvais pas à Rennes la Bretagne que je connaissais naturellement, et pourtant j’y ressentais une vitalité que je n’avais jamais connue auparavant. Petit à petit, avec mes camarades bretons, j’en vins à découvrir les autres facettes de la Bretagne, et avec mes camarades français je découvris également un peu mieux la France. Malgré tout, je n’oubliais jamais de rappeler aux Parisiens qu’ils étaient ici chez nous, et qu’ils n’avaient pas à se comporter en parigots.

Conscience politique et européenne

Parallèlement, les cours éveillèrent ma conscience politique. Un choc pour quelqu’un qui n’avait jamais lu « Ouest-France » plus d’une fois par semaine, en commençant par les pages locales! Une chose était claire, déjà: je ne serais pas de gauche. J’avais plusieurs amis engagés à gauche, de la LCR (NPA actuel) au PS en passant par les Verts. Je ne supportais pas leur côté professoral et dogmatique, et leurs idées assez souvent en contradiction avec leur situation, aisée. Pour ma part, je n’avais jamais vécu dans le luxe, et j’estimais que les efforts devaient être récompensés. J’entretins assez vite une aversion marquée pour la Révolution française, et Robespierre en particulier. Je découvris avec intérêt les œuvres de Tocqueville ou de Charles Taylor, et je me disais que cela me convenait bien. Je considérais comme injuste l’organisation de la France, avec Paris comme centre décisionnel, et tout le reste qui devait suivre. Je rejetais le système français d’assimilation, véritable négation de la diversité. Je n’allais tout de même pas me transformer en parisien pour être français! A mes yeux, la Bretagne n’était pas la province, elle était mon centre du monde, mais d’un monde très vaste et divers. J’avais déjà pu voir que l’Irlande était très différente. J’avais découvert un peu l’Allemagne. Je ne me résignais pas à être simplement français parce que j’étais né dans l’Hexagone. J’étais persuadé que je pouvais être ce que je voulais. La fougue de la jeunesse!

En même temps, mon engagement européen ne se démentait pas. J’étais certain qu’une solution fédérale en Europe était la voie de l’avenir, afin que puisse naître une nouvelle société, dans laquelle chacun parlerait plusieurs langues et ne serait plus arc-bouté sur son petit Etat. Je cherchai dans l’offre politique quelque chose qui me corresponde, mais ce fut difficile. Je ne trouvai guère que le parti d’Alain Madelin à exprimer des idées fédéralistes européennes et françaises. Inutile de préciser que je ne connaissais rien du passé de cet homme…

Puis vint l’introduction des pièces en euro, la monnaie unique européenne. Je me précipitai dès le premier jour pour en acheter un paquet. J’eus l’occasion de dire en cours d’économie que c’était le plus beau jour de ma vie. Je ne compris pas la réaction de mes camarades et du professeur. Nul enthousiasme dans leur regard, juste de la moquerie. Comment ne pouvait-ce pas être le plus beau jour de ma vie? Cet événement dont on avait parlé depuis le traité de Maastricht, voilà qu’il se réalisait enfin! J’allais pouvoir utiliser la même monnaie en Irlande, en Allemagne, et au-delà! Quelle plus belle concrétisation de l’idée européenne que l’euro? Et puis, en arrière-plan, j’étais probablement très heureux de dire adieu au franc, attache symbolique à l’Etat-nation, trace de Paris en Bretagne. Mais je ne le savais pas vraiment.

Suite à lire ici.

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Discussion

2 réflexions sur “Déçu d’être Français (première partie)

  1. Comme c’est étrange…je retrouve ma propre expérience dans ce billet ! Évidemment différemment mais quand même , il me semble avoir vécu un « passage » assez proche bien que plus ancien de quelques années :=)))

    Dans ma pré-adolescence, j’ai développé un intérêt très marqué pour l’histoire, pour l’histoire de France avec un grand F et tout ce qui va avec de Charlemagne à Napoléon jusqu’à De Gaulle… mais il y a eu un grain de sable, un grain de sable familial, celui de ma grand-mère qui me racontait des histoires du passé qui ne correspondaient pas à mes lectures passionnées de l’histoire de la Grande Nation; en clair, cette grand-mère bien « française » au demeurant, désespérée de ne voir aucun de ses petits-fils faire son service militaire ni entrer dans l’armée pour faire carrière, me racontait , nous racontait à moi et à mes cousins les exploits de nos ancêtres paysans combattant les soldats « bleus » durant la « grande  » révolution française , des paysans qui avaient pris les armes contre les bourgeois qui prétendaient mettre la main sur les terres de la noblesse et du clergé au détriment de la population rurale ( la majorité alors), qui prétendaient leur dicter leur foi, qui prétendaient leur imposer taxes et impôts divers pour financer leurs guerres, qui prétendaient imposer leur pouvoir en dépit des gens, qui prétendaient les enrôler dans leur armée en dépit des lois bretonnes…Bref, ce fut petit à petit un choc pour moi, le passionné d’histoire de France, que de constater le gouffre entre ce que je lisais et ce que me racontait ma grand-mère. Que penser de Jean Jan , lieutenant de Cadoudal, paysan de Languidic, tué au combat du côté de Baud, que penser de Mathaw, paysan de Languidic, fusillé, assassiné, à Brec »h…. Ce « gap » entre ce que j’apprenais et ce que me disait la tradition familiale m’amena avec un de mes cousins à faire notre généalogie durant les vacances d’été aux archives de Vannes Le résultat fut frappant et changea définitivement ma vision de l’histoire : durant les 16 ans qui vont de 1789 à 1815, nous relevâmes près d’une trentaine de morts au combat, de fusillés, de déportés en Guyanne , tout ça pour une famille de laboureurs de Languidic…. Le choc pour moi fut rude et me porta à lire d’autres livres, des histoires de Bretagne, à chercher d’autres sources que celles qu’on nous proposaient au collège puis au lycée. Ce fut une première étape qui en fait me permit de remettre en cause la parole officielle et de chercher ailleurs et plus loin.

    Ce doute ou ce déclic fut aussi alimenté par l’ambiance qui entoura mon adolescence
    à .Lorient, avec notamment le Festival des Cornemuses, puis le Festival Interceltique : quelle ouverture ! vers des nations reconnues elles alors que la Bretagne végétait dans son régionalisme folklorique ; c’est aussi l’époque où je discutais régulièrement avec Polig Monjarret , lui qui avait compris très tôt qu’il fallait que les Bretons renouent avec leurs racines celtiques et britanniques… Curieusement et par le hasard d’une infection amibienne chopée en Afrique lors d’un séjour familial professionnel, je me retrouvais à Dublin, pour terminer ma première lycéenne . Ce fut une nouvelle étape dans ma découverte , dans ma sortie de « l’ignorance » comme aurait dit Morvan Lebesque. En dehors des cours, je me retrouvais quasiment tous les soirs dans l’ambiance du pub de la Ligue Gaélique et là, j’ai rencontré des personnes, des personnages qui, sans nul doute, ont influencé le lycéen que j’étais alors. Quand je débarquais fin juin en Bretagne, c’était clair et net, j’étais breton et la France n’était plus rien pour moi.
    J’étais sciemment ou inconsciemment passé l’autre côté du « miroir », fini l’ignorance, j’entrais de plein pied dans cette dimension étrange de la conscience bretonne, sentiment curieux mêlant romantisme et réalisme, pessimisme et activisme.

    Les années qui ont suivi, notamment à Sciences Po, ont apporté un élément important et qui est, lui aussi , devenu fondamental, l’envie, le besoin d’une Europe forte « unie dans la diversité » . Bref , Breton et Européen , voilà ce que je suis, ce que je suis devenu au bout d’évolutions personnelles diverses et multiples.

    En tout cas, merci pour ce témoignage qui ne peut que conforter le choix, notre choix de vivre et de promouvoir un pays, notre pays la Bretagne, ouvert et dynamique, libre et responsable. La voie est longue , très longue et rien n’est assuré ………

    Publié par Jacques-Yves Le Touze | 28/06/2011, 00:34

Rétroliens/Pings

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