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Carton rouge, Culture

Merzhin et le folklore

Taratata, l’émission de variétés culte animée par le non moins culte Nagui, programmée à la fois sur France 2 et France 4, ce qui tenterait à prouver qu’il y a plusieurs France, nous a gratifié au mois de mai d’un spécial musique celtique. Variété est un bien joli mot, synonyme de diversité car a priori, ce qui est varié est divers et réciproquement. Il y a en tout cas trois façons plus ou moins objectives de commenter cet événement :

La première est positive. La télévision française s’intéresse enfin à la musique bretonne et invite une valeur sure, Alan Stivell, il y a plus mauvais choix, et une vedette du hit parade, Nolwenn Leroy, dont l’interprétation de standards n’a rien de scandaleux. Tant mieux, sans piqure de rappel télévisuelle, on finirait par oublier que le Alan Stivell à l’Olympia  sorti en 1971 s’est quand même vendu à plus d’un million d’exemplaires.

La deuxième façon d’appréhender l’événement est un peu plus pessimiste. D’accord, Nagui invite Nolwenn Leroy mais sans doute parce qu’il croit que cela se prononce « Li roï » (comme le oïe de nos amis punks ou la langue d’oïl). Car l’émission est surtout consacrée à des vedettes étrangères comme Donovan dont la musique est aussi celtique qu’une fanfare militaire peut être jazzy. En gros, pour note ami Nagui qui n’a pas été briefé sur l’état de la musique celtique depuis ses années de prépas HEC, fait de la musique celtique tout musicien qui habite dans les îles britanniques, ce qui fait quand même du monde…

La troisième façon de rendre compte de cette émission « spécial celtitude » est le mode franchement énervé. Que Nagui nous gratifie de son inculture et des poncifs inhérents à la Bretagne, « la France celte », après tout, tout le monde ne peut pas avoir lu La nuit celtique de Donatien Laurent et Michel Treguer (coédition Terre de Brume – Presses Universitaires de Rennes). Mais déjà quand il répète à l’envi que nous sommes en France et qu’il faut se méfier des particularismes, c’est-à-dire de toutes les autres cultures, même s’il n’y a là rien de bien nouveau, et même si on a déjà malheureusement entendu pire, on est en droit de commencer à perdre son humour. Mais ce qui est franchement impardonnable de la part de Nagui, c’est d’avoir invité un groupe spécialisé dans la révolte adolescente, j’ai nommé Merzhin, qui ferait passer Noir désir pour un groupe d’intellectuels… Certes, on a le droit d’être enchanté par Merzhin, Merlin en breton, parce qu’ils mettent les amplis à fond, parce qu’ils disent que la guerre c’est pas bien, parce qu’ils utilisent habilement un peu de bombarde et biniou pour se donner un genre. Après tout, on n’a jamais demandé à un fan d’être intelligent. En revanche, on ne peut pas accepter la réponse faite à la question de Nagui  par le chanteur du groupe (qui est à Bertrand Cantat, ce que le clairon est à la trompette) : « Alors, vous considérez-vous comme un groupe breton ? ». Car la réponse fusa : « Non, nous ne puisons pas notre inspiration dans le folklore ». (Les propos ne sont pas ici retranscrits au mot près mais passés à la moulinette d’un logiciel de traduction adolescent/adulte).

Les mots ne sont jamais innocents. Le mot folklore fait référence au passé, à quelque chose qui est mort. Faut-il rappeler par exemple que les bagadoù sont une création du 20e siècle ? Ridley Scott, en choisissant un thème de Denez Prigent pour illustrer son film, la chute du faucon noir pensai-t-il que notre musique était folklorique ? D’ailleurs, vous aurez probablement remarqué que ce qui est classique dans les nations constituées en états devient folklore quand il s’agit des nations sans état. Non, la musique classique bretonne n’est pas un folklore. J’invite Nagui à écouter par exemple « QM2 », composition originale du bagad de Saint-Nazaire. Parlons également des chanteurs de Kan ha Diskan (chant et contre-chant) qui comme Louise Ebrel collaborent avec les ramoneurs de menhir, Pascal Lamour, l’électro shaman ou bien encore Denez Prigent. Car les grands musiciens bretons passent sans cesse d’un style à l’autre sans rien renier de leurs racines. Cela les rend totalement inclassables, ce qui embête bien nos « grands » médias. Comme le dit joliment Alan Stivell : « je suis le plus connu des chanteurs underground. Amusez-vous à regardez dans quelles rubriques Télérama ou Libération classent le travail de ces musiciens : « world music » ou bien encore « musiques du monde », comme si une musique différente ne pouvait pas venir de France. Serait-ce le constat implicite que la Bretagne, ce n’est pas la France ?

T. J.

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Discussion

2 réflexions sur “Merzhin et le folklore

  1. Cela dit, quand on confond Donovan avec Cat Stevens, on ne peut avoir qu’un sens affuté de la critique…

    Publié par MB | 22/06/2011, 09:48

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: La revue N. 1 – Réunification « Sterne - 21/06/2011

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