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société, Tribune libre

Les Bretons sont des immigrés comme les autres

Il est de bon ton dans la presse française d’opposer les minorités visibles et invisibles. On peut d’ailleurs s’interroger sur ce que recouvrent pour les auteurs de ces articles ces deux vocables. Qui est visible, qui est invisible ?

Curieux, cette division pour un pays dont la constitution de toute façon ne reconnait pas le principe de minorités, alors même qu’Albert Camus, un philosophe enseigné dans les écoles de la République, déclarait que « La démocratie, ce n’est pas la loi de la majorité, mais la protection de la minorité ».

 On découvrira probablement que cette division entre « visible » et « invisible » est scabreuse. Serait-on membre d’une minorité par le simple fait de la couleur de sa peau ? Et si l’on voit où l’on veut en venir avec le terme de « minorités visibles », que cache le terme de « minorités invisibles » ? Faut-il les opposer ? Et qui cherche à les opposer ? Je voudrais ici prendre l’exemple des Bretons, que beaucoup classeront dans les minorités invisibles et celui des immigrés d’Afrique noire, singulièrement des Sénégalais volontiers classés dans les minorités visibles pour montrer que leurs vécus, leurs problèmes sont communs et qu’ils auront été traités de la même façon par la République.

Commençons par l’aspect culturel. Quelle est la langue officielle du Sénégal ? Le français. Quelle est la langue majoritairement parlée par les Sénégalais, même si c’est loin d’être la seule ? Le Wolof. Pourquoi le Wolof, parlé par 80 % des Sénégalais ne serait-il pas enseigné à l’école (il l’est uniquement à l’université) ? Certains rétorqueront que vue la diversité des langues parlées au Sénégal, l’utilisation du français comme langue officielle est un gage de compréhension et d’unité de la République et que d’ailleurs, rien n’empêche de parler le wolof et les autres langues dans la sphère privée. Vous n’avez jamais entendu ce discours dans d’autres lieux ? Les linguistes nous disent qu’une langue qui n’est pas écrite et qui serait vouée à la seule sphère familiale est vouée à disparaître. Qu’est-ce qui empêche les écoliers sénégalais qui sont multilingues de fait d’avoir un enseignement dans plusieurs langues ? Pourquoi réserver le seul français aux actes administratifs ? Le français serait donc la langue des élites et le wolof (et les autres langues) la langue du peuple ? Pas très républicain tout ça. Certes, depuis 2001, six langues vernaculaires ont été reconnues comme langues nationales par la Constitution. Mais concrètement, qu’est-ce que cela change ? Cela ne vous rappelle toujours rien ? Même si la présence française date de l’installation de comptoirs – un euphémisme pour parler de la traite -, le Sénégal a été officiellement « donné » à la France en 1814 par le traité de Paris. Mais la réelle colonisation du pays en profondeur date de la fin du 19e siècle avec l’avènement de la troisième République. Et c’est bien la troisième République qui a imposé le français comme langue unique de l’administration. Alors, le français, langue d’émancipation ou langue de colonisation ?

La Bretagne, officiellement rattachée à la France en 1532 est restée, jusqu’à la fin du 19ème siècle, une province « réputée étrangère ». On y a parlé quasi exclusivement le breton et le gallo, langues vernaculaires, jusqu’au début du 20e siècle. Malgré cela, le français a été imposé comme langue unique par la troisième République. Au moment même où l’administration française tissait sa toile au Sénégal, des ministres de l’éducation clamaient qu’il fallait coloniser la Bretagne. Pour son bien, cela va sans dire. Car seul le français permettait l’émancipation. En ne parlant que le breton, nos braves paysans rateraient le train de l’histoire et du progrès. On est déjà à l’époque de Jules Ferry « les races supérieures doivent coloniser les races inférieures », en plein dans ce qu’on appellera, plus d’un siècle plus tard, le discours de Dakar. Le progrès ne peut être apporté que par les civilisations industrielles sinon, l’homme continuerait à vivre au rythme de la nature. Le paysan sénégalais doit renoncer à son économie de subsistance, le paysan breton doit lui aussi arrêter de produire en auto suffisance, en matière économique aussi, le multiculturalisme est à abattre. Il faut dire que les Bretons sont à ce point ignorant, déclarait dans les années 20, un inspecteur général de l’éducation nationale, « qu’ils croient que la lune influe sur les marées ».

Il fut aussi  un temps, pas si éloigné où dans les conflits majeurs, on envoyait d’abord au front les bataillons bretons accompagnés des… tirailleurs sénégalais. On pourrait ainsi à l’infini s’amuser à repérer les similitudes entre Bretons et Sénégalais. Longtemps, une partie des élites sénégalaises auront pensé que faute de mieux, un ou deux postes de député à l’Assemblée Nationale garantirait, sinon l’égalité, au moins une représentation minimale. L’idée d’indépendance ne viendra que plus tard. Aujourd’hui encore en Bretagne, certains hommes et femmes politiques pensent que le seul moyen de se faire entendre est de se couler dans le moule parisien, de faire oublier ses origines provinciales. C’est bien connu qu’on perd son accent en arrivant à Paris. Alors avec vos histoires d’enseignement des langues de Bretagne dans toutes les écoles, vous allez encore « nous » faire remarquer.

Les peuples d’Afrique n’en auront fini avec la colonisation que quand ils assumeront leurs propres langues. On pourrait aussi parler de l’Asie. Ne sont traduits et considérés en occident que les romanciers indiens qui écrivent en anglais. Il est vrai qu’il n’y a guère que 500 millions de personnes qui parlent l’hindi… De la même façon, les bretons ne pourront se débarrasser de certains de leurs fléaux, alcoolisme, taux de suicide, qu’en assumant leurs langues, qu’en perdant ce que j’appelle leur « complexe du harki ».

Assumons nos cultures, assumons notre multiculturalisme. Encourageons les enfants de l’immigration africaine à apprendre leurs langues, car leur combat est le nôtre. Car nous sommes tous des immigrés sénégalais.

T.J.

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Discussion

2 réflexions sur “Les Bretons sont des immigrés comme les autres

  1. Ne pensez vous pas pour les Bretons que ces problemes de suicide viennent du fait que tout est déjà perdu (langue principalement)
    ça fait deja 2 generations voire 3 que la langue n’est plus transmise.

    Quant au Sénégal je vous signale ce lien intéressant :
    http://www.slateafrique.com/21377/linguistique-senegal-est-il-encore-un-pays-francophone

    Publié par Tugdual | 28/09/2011, 09:01

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: La revue – Numéro 0 « Sterne - 13/06/2011

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