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Culture, Gros plan

La Vallée des Saints contre le monolithisme culturel

Création contemporaine, Identité bretonne, foi, patrimoine, développement économique. Chronique d’un projet hors-normes.

Carnoët et la Vallée des Saints. Une colline au milieu des champs. Une vue extraordinaire. Une petite église en contrebas. Une atmosphère de paix. Et treize premiers Saints, présents depuis les origines de la Bretagne et désormais matérialisés pour l’avenir.

Lorsque l’on veut écrire un article sur la Vallée des Saints, la première difficulté, c’est de trouver un angle qui n’aie pas déjà été exploré dans la pléthore de publications sur le sujet inventoriées en ligne. De nombreuses facettes du projet  y sont explorées sous tous les angles; l’échelle démentielle tout d’abord, des centaines de statues pour un coût à chiffrer en millions d’euros et 25 ans au mieux pour atteindre sa pleine mesure ; la personnalité hors du commun de Philippe Abjean, fondateur de l’association, catholique pratiquant, professeur de philosophie au Cameroun – ou il développa un projet de « vallée de la paix » – puis dans le Léon, organisateur d’un colloque sur Saint-Paul Aurélien et à l’origine de revival du Tro-Breizh – pèlerinage des 7 Saints fondateurs – il y a 17 ans ; les polémiques quand est venu le moment de choisir l’implantation du site – une dizaine de communes ayant vite saisi tout l’intérêt du projet – ; l’avenir enfin, les nouvelles statues annoncées pour 2011,  la mise en place d’une fête annuelle, le Kan ar vein, et le renforcement des liens avec les nombreux donateurs ou « compagnons ».

L’excellent dossier d’Armor magazine (décembre 2010) offre probablement le meilleur panorama global de ce projet, dont les fondements sont également repris sur le site de l’association.

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Développement économique, développement culturel.

En bon professionnel de la culture Mode 2011- la crise est avec nous, la première chose que je vais aller regarder pour me faire une idée du projet, c’est combien cela coûte et d’où vient le financement. Et on n’est pas déçu : ce projet à une échelle pour le moins conséquente – 11 000 euros la statue, sans même parler des à-cotés -, est financé sans aucune subvention directe, uniquement via le mécénat et les dons des particuliers (certes défiscalisés à 60 et 66% comme pour toute association d‘intérêt général).

À l’inverse, c’est un projet qui a vocation à soutenir l’économie locale et bretonne : Au plan touristique tout d’abord, que ce soit à l’échelle locale via l’effet bénéfique sur les commerces autour de Carnoët, ou au niveau breton en renforçant l’image de tout le pays ; Au plan industriel ensuite, à travers la vitrine offerte à l’industrie granitière bretonne. Représentant 1 500 emplois, celle-ci est aujourd’hui en difficulté face à la production chinoise qui a désormais envahi les marchés. On voit tout l’enjeu de ce partenariat en terme de production locale, de développement durable et de sauvegarde du savoir-faire breton. Au plan artistique et culturel enfin, la Vallée des Saint permet de soutenir la création artistique contemporaine à travers les commandes aux artistes auxquels  est laissée une grande liberté artistique. Tout un pan d’éducation populaire est par ailleurs intégré dans le projet à long terme : éducation à l’Histoire, à la vie au Moyen Âge, à l’histoire religieuse, à travers la reconstitution d’un habitat celtique, la mise en place d’un centre culturel, d’une muséographie, d’animations saisonnières. Dans le domaine patrimonial, culturel et touristique, la Vallée des Saints contribue déjà à combler un manque énorme : en dépit de la richesse extraordinaire du patrimoine breton – en terme de sites ou d’objets -, l’histoire antique et du premier Moyen Âge n’est que très peu mise en valeur sur la péninsule, et il n’existe en particulier aucun centre d’archéologie digne de ce nom en Bretagne, contrairement à de nombreux pays du globe ou l’histoire ancienne et la mythologie sont très mises en avant (civilisation grecque, latine, précolombienne, celtique en Irlande…).

On a la vision d’un projet d’une grande cohérence qui apporte à de nombreux niveaux, sans se cantonner au touristique pur avec tous les dangers que cela comporte. De nombreuses entreprises ont d’ailleurs joué le jeu et mis l’argent sur la table. La Vallée des Saints est bien partie pour devenir un modèle du genre, auquel on arrive que rarement même en bénéficiant de subventions publiques à la pelle.

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Aux origines de l’identité bretonne.

La Vallée des Saints renvoie évidemment à une dimension religieuse, et célèbre la place de la religion chrétienne en Bretagne depuis les origines du pays. Le projet célèbre aussi une forme bretonne de christianisme à travers l’élévation de saints dont de très nombreux ne sont pas reconnus par Rome mais uniquement par les communautés locales. On remarquera d’ailleurs que la Vallée des Saints tout comme le relèvement du Tro-Breizh auparavant se sont faits sans le soutien voire face à l’opposition de la hiérarchie catholique en Bretagne. Les 1 000 saints renvoient par ailleurs à l’organisation territoriale de la Bretagne (paroissiale, qui a donné directement les communes, pays…) mais aussi à toutes les communautés locales traditionnelles qui constituent la Bretagne unie dans la diversité.

Les premiers saints réalisés sont les sept fondateurs de la Bretagne, réputés avoir conduits la migration des Bretons vers le continent en provenance du pays de Galles et des autres pays celtiques. De même que le Tro-Breizh, ce projet développe une dimension nationale, dimension encore renforcée par le choix de Saint-Yves, le Saint-Patrick breton, parmi les premières représentations réalisés. À travers les figures de certains saints, le projet renvoie également à des valeurs – on pense tout de suite à Saint-Yves encore une fois, a ses valeurs d’honnêteté, et de solidarité, et de défenseur des maillons les plus faibles de la société.

La symbolique du projet rassemble donc bien au-delà d’une dimension strictement religieuse et renvoie à l’identité de toute la Bretagne. En Bretagne, il n’existe pas de monument structurant qui soit réellement symbolique du pays – Quel pourcentage de bretons a déjà visité le château des ducs de Bretagne, qui en serait peut-être le plus proche ? Un tel projet à la fois monumental dans son échelle et fondamentalement collectif dans toute sa démarche aussi bien que dans l’œuvre finale est peut-être ce qui correspond de la façon la plus forte à la mentalité bretonne.

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Les Bretons ne sont bons que dans la démesure

En tant que projet culturel, la Vallée des Saints apparaît à contre-courant : projet patrimonial, parenthèse dans une société de « l’immédiateté et [de] l’infantilisation », mais donnant la part belle à la création nouvelle ; projet à contre-courant également de la conception de la culture en France, monolithique, dirigiste et financée quasi uniquement par l’argent public.

En parallèle, c’est un projet qui, outre la démarche spirituelle, prend réellement en compte un grand nombre d’enjeux d’avenir pour la Bretagne ; un projet monumental, mais comme le dit Philippe Abjean, « les Bretons ne sont bons que dans la démesure ».

K.J.

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Discussion

2 réflexions sur “La Vallée des Saints contre le monolithisme culturel

  1. Ayant suivi depuis le début cette fantastique aventure de la Vallée des Saints, je trouve votre article plein de justesse et de pertinence. Les Bretons, mais pas seulement eux, viennent déjà par milliers se ressourcer et se rencontrer dans ce lieu unique au monde.  » A chacun, l’âge venu, la découverte ou l’ignorance » écrivait Morvan Lebesque. L’âge serait-il venu pour les Bretons, tous les Bretons y compris les Bretons de coeur?
    Yec’hed mat deoc’h ha d’ho kelaouenn, longue vie fructueuse à votre revue! Bevet Breizh

    Publié par Galliou Christian | 15/06/2011, 09:48

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: La revue – Numéro 0 « Sterne - 13/06/2011

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