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Humeur, Identité, politique

Autonomiste ou indépendantiste ? Un clivage artificiel à dépasser

L’idée de cet article m’a été donnée par la note publiée sur le blog de Gaël briand. Article qui  certes, part dans tous les sens, mais surtout aborde par plusieurs prismes intéressants la question de la définition première des partis bretons. Alors, autonomiste ou indépendantiste ? Et si ce n’était pas le problème ? Et si on pouvait innover en proposant d’autres grilles de lectures ? Et si on pouvait faire une croix sur la guéguerre qui oppose les partis bretons depuis des dizaines d’années ?

Premier point : indépendantiste et autonomiste ça correspond à quoi ? Si on se place dans un cadre absolu, un indépendantiste, c’est quelqu’un qui veut sortir le pays de toute institution qui restreint sa souveraineté. Etat central bien sur, mais aussi Union Européenne, ONU et autres institutions supra nationales. Autant dire que des indépendantistes comme ça, ça n’existe plus guère, du moins en Bretagne. Même l’extrême droite régionaliste ou indépendantiste se pense dans le cadre européen, même si évidemment ils la voient blanche, friquée et se nourrissant de cochon trois fois par jour.

Si on se place dans la définition plus généralement admise, un indépendantiste veut une rupture avec l’Etat central pour s’inscrire directement comme membre à part entière des institutions supra – étatiques : UE, ONU, etc, alors qu’un autonomiste lui pense une évolution dans le cadre dudit état central. Un indépendantiste, ce serait donc un autonomiste… dans le cadre européen et mondial.

Dit comme ça on a malgré tout l’impression d’une différence fondamentale de cadre. Dans les faits, c’est bien plus nuancé. Un autonomiste veut tout de même un dialogue direct avec l’Europe ( « L’autonomie n’existe qu’en complémentarité de l’Europe » – Gael Briand), et un indépendantiste sait très bien qu’on aura pas l’indépendance de la Bretagne en claquant des doigts et qu’on est parti le maintien d’une association privilégiée avec la France, même dans le meilleur des cas. Donc évolution dans le cadre français pour très longtemps. Enfin, l’un comme l’autre veulent l’intégration dans des institutions internationales fortes assurant un équilibre entre petites et grosses entités politiques, et permettant de gérer les questions globales au niveau adapté.

Alors ou sont les différences ? L’autonomie s’inscrit dans le principe de subsidiarité. A chaque échelon, sa capacité d’action (G. B.). Entièrement d’accord, et le principe s’applique aussi bien pour l’autonomie dans le cadre français que « l’indépendance » dans le cadre d’une Europe fédérale.

Autre extrait : Pause anecdote. Je me souviens un jour de décembre il y a quelques années avoir discuté avec Nadine Thouvenin de l’asso « Idées détournées ». Celle-ci m’expliquait qu’ils avaient pour projet de faire des marchés de Noël sur le modèle de « ceux de l’est ». Je ne voyais pas à quels marchés elle faisait allusion et m’imaginais l’Ukraine ou la Roumanie. Quand elle m’a dit « l’Alsace », j’ai compris que ma carte mentale était européenne et que les points cardinaux n’avaient franchement aucun sens s’ils n’étaient suivis d’un point de référence (sommes-nous oueston ou breton?). Quand je dis « Nord », je pense côte nord (Perros Guirec) et pas Lille! Fin de la pause anecdote.

Ok, très bien, j’ai bien aimé ce passage et je me reconnais totalement dans cette façon de penser. De même que la majorité des indépendantistes ET des autonomistes. Ni les uns ni les autres n’avons le cadre territorial français comme référence. Autant dire que la différence, dans l’idéologie comme dans le programme politique concret, tient sur une feuille de papier à cigarettes. Surtout dans la situation actuelle ou la Bretagne est à des années lumières aussi bien de l’autonomie que de l’indépendance.

Vision nationale, vision régionale.

Il ne s’agit pas de dire qu’il est plus pertinent d’être indépendantiste. La question ne se pose pas, parce qu’un autre clivage apparaît plus pertinent : celui entre vision régionale et nationale. Si on a une vision régionale de la Bretagne, on considère qu’elle s’intègre par définition dans un espace national de référence (la France), et que dans ce cadre, il n’y a pas lieu, à quelques détails prêt, de développer une politique fondamentalement différente de n’importe quelle région française. Etre régionaliste s’accorde parfaitement avec le fait de demander des droits pour les langues de Bretagne, ou encore la réunification. Mais pas avec le fait de proposer un projet politique global, la région n’étant pas le niveau politique approprié pour ce faire.

Soit on a une vision nationale, et on considère que la Bretagne constitue un espace politique de référence (pas le seul évidemment, mais en articulation avec des niveaux locaux et supra nationaux). Ca ne veut pas dire qu’on est forcément indépendantiste : on peut très bien avoir une vision nationale et vouloir rester dans la France comme l’Ecosse l’est dans le R-U (est ce que la France pourrait accepter de se voir comme un ensemble multinational, c’est une autre question…)

Pour justifier une vision ou l’autre, il ne s’agit pas de discuter d’éléments objectifs qui constitueraient une nation. On peut toujours dire qu’il y a des langues propres, des cultures propres, des éléments de différenciations divers et variés (géographie, mode de vie, etc). Ce n’est pas le problème : si on cherche on en trouvera autant dans n’importe quelle région. C’est d’autant moins le problème qu’aujourd’hui il y a d’énormes mouvements de population ; La seule et unique question, c’est le sentiment d’appartenance, et le projet civique. Si une proportion significative de personnes vivant en Bretagne se pensent dans le cadre breton et veulent y construire un projet, alors la Bretagne a une légitimité nationale. Qui peut être plus ou moins grande ; c’est d’ailleurs le débat en Ecosse aujourd’hui.

Nationaliste au sens politique du terme, c’est une ambition : faire de l’espace breton un (et non LE) cadre politique de référence. Cela peut aussi bien s‘accorder avec l’autonomisme (place dans un espace français multinational, avec certains accès directs au niveau européen ou mondial) que l’indépendantisme (accès direct à une Europe plus intégrée, et à l’espace mondial). Ce n’est qu’une question de nuance, et encore une fois, ce n’est pas le genre de question qui se pose aujourd’hui. Bref on s’en fout.

L’émancipation de la Bretagne EST un concept identitaire

Tous ces concepts, autonomisme, indépendantisme, régionalisme et nationalisme, sont-ils « identitaires » ? Evidemment. Lorsque l’on demande un statut pour la Bretagne, l’argumentation se base sur des éléments concrets : position géographique particulière, spécificités de l’industrie et de la production, traits culturels spécifiques, etc. On peut aussi parler des avantages technique du fédéralisme différencié et du principe d’autonomie en matière d’efficacité, d’application de la démocratie, etc. mais tous ces éléments objectifs ne sont rien si il n’existe pas une différence entre le « nous » et les autres qui fait qu’on définit un cadre de référence, et si on ne s’appuie pas sur une identité commune, une volonté de vivre ensemble. Affirmer le contraire, c’est d’abord essayer de faire prendre des vessies pour des lanternes à ses électeurs. Ou pire que ça, se mentir à soi-même. Ou alors, autant proposer l’autonomie des départements qui eux pour le coup ont été définis de façon bien plus technique [1].

Identitaire ne veut pas dire pour autant culturel. On peut se sentir breton sans posséder aucun des traits culturels traditionnels. On peut par exemple définir son identité bretonne par le territoire, le vivre ensemble et le lien social (être breton, c’est avoir envie de faire des choses ensemble). Ou tout simplement, par la confiance dans des institutions communes. Il faut se rendre à l’évidence. L’homogénéité culturelle, ça n’existe plus. On peut regretter cet état de fait (ce n’est pas mon cas), on peut aussi chercher à le mettre en avant : l’originalité d’un projet breton novateur, c’est qu’il va proposer un projet politique qui mette en valeur toutes les communautés culturelles au sein d’une même identité civique, d’une même volonté de vivre ensemble.

 

Poursuivre un débat désuet VS passer au XXIe siècle

Cette définition comme autonomiste ou indépendantiste met en lumière un problème des partis bretons.  A lire les programmes et les prises de position, on voit bien qu’ils n’ont pas encore réussi à évoluer sur ces questions. Lorsqu’on se définit comme indépendantiste ou autonomiste, on se définit avant tout par notre position en référence à l’Etat central. Est-ce encore pertinent ?

Est-ce surtout pertinent d’adopter une position tranchée sur cette question alors que 90% du chemin à parcourir est commun aux deux tendances ? Est-ce qu’il ne faudrait pas avant tout mettre en avant une volonté d’intégrer directement la Bretagne dans un cadre multinational ? Lorsqu’on regarde le bilan du SNP, on voit bien qu’ils ont toujours avant tout mis en avant leur volonté de développer l’Ecosse ; pendant longtemps, ils ne se sont pas déclarés indépendantistes. Et pour autant, ils n’ont fermé aucune porte par principe. C’est la politique du pragmatisme.

C’est aussi un problème de vocabulaire et de communication. Les mots indépendantistes et autonomistes, relèvent d’un lexique connoté XXe siècle, et sont aujourd’hui largement vidés de leur sens. Si on veut promouvoir une nouvelle façon de faire de la politique et de concevoir le territoire, est-ce qu’il ne faudrait pas commencer par faire évoluer les concepts et le vocabulaire ? On peut s’appuyer à la fois sur des exemples étrangers et sur les évolutions politiques actuelles. Il n’y a pas de solution toute trouvée, mais on peut déjà identifier des termes pas forcément novateurs au plan international mais qui feraient avancer le débat en Bretagne : dévolution, multiculturalisme, nationalisme civique et inclusif, entre autres. Ensuite, il faut avoir la volonté de chercher. Parce que pour l’instant, le seul intérêt de la différenciation entre indépendantistes et autonomistes, c’est de se mettre en avant au sein de l’Emsav pour faire passer l’autre, ou pour un mou qui a honte de ses idées, ou pour un extrémiste complètement taré. Belle façon de faire avancer le débat… Et de passer pour des rigolos auprès de l’électeur de base, qui faut-il le rappeler considère indistinctement ces deux termes comme relevant d’abord du passé (le mouvement breton, ça existe encore ? ») ou de l’extrémisme et de la marginalité.

Bref, si on veut avancer, la première chose, c’est peut-être de commencer à parler des questions pertinentes.

 KJ

[1] sorti des jeux de pouvoirs entre grandes villes pour obtenir sa (sous)préfecture et son territoire réservé, certes.

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Discussion

3 réflexions sur “Autonomiste ou indépendantiste ? Un clivage artificiel à dépasser

  1. Il est bien clair qu’aujourd’hui dans le contexte actuel, parler d’Indépendance pour la Bretagne peut sembler incongru, même si à terme il n’y a pas d’autre choix : bien entendu l’indépendance ne peut se concevoir que dans une autre structure, pour nous l’Europe.
    Je joins ci-après mon commentaire que j’avais transmis à Gael Briand et qui me semble fondamental :

    "Il faut être clair sur les termes, si l’Allemagne peut globalement s’afficher en tant que Nation , ce n’est pas le cas de la France, de l’Espagne ni de la Grande-Bretagne, cette dernière reconnaît les nations constitutives de cet Etat. Le cas de la France est bien particulier, puisqu’il s’agit d’un amalgame de petits morceaux de nations sans Etat comme le Pays Basque, d’ensembles culturels comme l’Occitanie, qu’il est difficile de considérer dans son ensemble comme une Nation, de régions liées culturellement à un autre ensemble comme l’Alsace qui aurait bien pu etre un Land allemand (même si cela fait hurler certains),,,,
    et enfin seule la Bretagne constitue un territoire historique économique cohérent , constituant un ensemble national, comme l’Ecosse ou le Pays de Galles;
    l’Autonomie peut se concevoir uniquement pour les régions d’une Nation et l’Allemagne en est le meilleur exemple,
    Une Nation ne peut évoluer dans un système autonome sans avoir à terme une volonté d’Indépendance, les exemples Catalan, Ecossais et Basques en sont l’illustration : l’Etat central ,tout démocratique et honnête qu’il soit, n’acceptera jamais en totalité les visions de cette Nation
    Nous en avons un exemple récent : celui du Pays Basque, confronté entre les visions des partis spécifiques de cette Nation et des partis de l’Etat Central , même régionalisés,
    L’alternance électorale « démocratique » qui permet un passage d’un parti spécifique (en l’occurrence le PNB) à une victoire des partis centraux, conduit inévitablement à des alliances contre nature : ou l’on a vu l’alliance du PS et des conservateurs pour réduire la volonté d’existence du Peuple Basque,
    C’est bien l’inquiétude du SNP en Ecosse si par malheur et en fonction des alternances revenait au pouvoir un parti Britannique,
    Arrivé à ce stade il n’y a pas d’autre choix que celui de l’Indépendance !
    Pourquoi en devrait-il être autrement pour la Bretagne ? "

    Publié par Iffig | 08/11/2011, 12:28
  2. Pourquoi uniquement parler d’autonomie de certaines régions? Une penser unique, tronquée, faussée.
    L’autonomie ne peut elle pas s’étendre à un continent comme l’Europe?
    L’Europe indépendante des marchés, des monnaies, de la spéculation?
    Il est remarquable que le concept même d’autonomie ne fait aucun lien avec l’europe entière quand nous faisons une recherche internet.. Mais bien plus souvent d’autonomisme régional, diviser pour mieux règner? Rien n’est moins sûr quand on sait que Monsieur Sarkozy ne s’est pas gêné pour changer la constitution française sans en faire part aux principaux intéressés dans le sens d’un renforcement de l’identité régional et de ses différents langages.. 1942, Francis Delaisi, La révolution Européenne, un livre malheureusement trop clair car en le lisant je me rends compte trop clairement des forces agissantes pour nous dominer sous le joug de l’économie et du profit sur la plus-value honnêtement produite de l’ouvrier français et européen. Fermons l’Europe, indépendance! Francis Delaisi l’a écrit, cela été possible en 42 pourquoi pas aujourd’hui?
    Seul le travail humain devrait être la vraie valeur d’échange dans notre économie et non pas la spéculation basée en fin de compte sur rien de plus que l’usure c’est à dire ni plus ni moins que l’esclavagisme et la guerre.

    Fier d’être Breton, Basque, Savoyard, Vosgien

    Publié par Jean d'arc | 03/08/2013, 12:35

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: La revue N. 11 : séparatiste, autonomiste, régionaliste ? « Sterne - 07/11/2011

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